L’acteur, scénariste et metteur en scène Tiago Rodrigues, d’origine portugaise, est le premier étranger à la tête du Festival d’Avignon, qui en est à sa 77e édition. En plus de maintenir la tradition de présenter des projets innovants d’arts de la scène du monde entier au public diversifié qui assiste au festival, il tient également à rassembler les gens et à promouvoir le dialogue social.
« Le Festival d’Avignon est un événement artistique et politique, une fête citoyenne où plaisir et réflexion se rencontrent (comme on le ferait) dans un café. Avignon est un café lumineux d’idées », écrit-il dans les notes de programme du festival.
« Dans une société qui valorise le confort, rester à la maison, l’accès à la technologie, la facilité de tout ce qui nous arrive – le théâtre peut être cette poche de résistance utopique, où nous nous dirigeons vers la rencontre d’étrangers, affrontons le mystère de quelque chose que nous ne connaissons pas savoir si ça va nous plaire ou pas », Tiago Rodrigues a déclaré à Carina Branco de 42mag.fr avant le festival.

Avec L’Europe « menacée par la guerre, les populismes antidémocratiques et les inégalités », le festival est plus important que jamais, un lieu de découverte et de solidarité.
C’est pourquoi il est fier de l’équilibre que le festival a trouvé entre artistes connus et artistes à découvrir. Créer un élément de surprise est pour lui la clé pour rester « une sorte d’institut international de l’inattendu ».
Un exemple qu’il cite est l’artiste française de danse contemporaine Bintou Dembélé qui ouvrira le festival le 5 juillet avec « GROOVE », une explosion de trois heures de hip-hop, de voguing et d’opéra classique.
« C’est une figure mythique de la scène française qui travaille à mêler le hip hop à la danse contemporaine. C’est un langage chorégraphique qui me semble absolument unique au niveau européen et qui mérite d’être découvert », explique Rodrigues.

Les habitués d’Avignon seront également de la partie, dont la Belge Anne Teresa De Keersmaeker, le Suisse Milo Rau, Philippe Quesne et Mathilde Monnier tous deux français.
Mais 75 % de la programmation est composée d’artistes qui viennent pour la première fois à Avignon, comme la Française Pauline Bayle, l’Allemande Susanne Kennedy et l’Américain Trajal Harrell pour n’en citer que quelques-uns.
Rodrigues admet qu’il tient à apporter une touche personnelle à ce festival bien établi, notamment en lançant une tendance annuelle à avoir une langue comme « invité d’honneur ». Cette année, malgré son héritage linguistique, il se trouve que c’est l’anglais.
Riche diversité
Interrogé à ce sujet lors d’une interview lors d’une conférence de presse avant le festival, il a ri et a déclaré « d’abord, cela embêterait les Français » et que c’était « une raison suffisante en soi pour le faire ».
Plus sérieusement, il dit que c’est une façon d’honorer la langue.
La langue anglaise est devenue une version « appauvrie » d’elle-même, « parlé pour des raisons utilitaires, économiques », a-t-il déclaré à 42mag.fr.
Cela « ne reflète pas la riche diversité et l’innovation de l’anglais qui est parlé aujourd’hui dans de nombreuses parties de la planète ».
Rodrigues espère utiliser le théâtre et la danse comme des moyens de « comprendre ce qu’est le continent européen, un continent polyglotte, ouvert aux autres langues, intéressé par la traduction et l’heureuse confusion de la traduction et la réflexion sur la rencontre des cultures ». il explique.
Qu’Avignon soit « un pont pour réparer l’horreur du Brexit », a-t-il déclaré à l’Institut français de Londres lors d’une visite le mois dernier.

Huit projets sont présentés en anglais au festival cette année, et plusieurs œuvres sont inspirées d’œuvres écrites à l’origine en anglais.
Le dramaturge et acteur britannique Tim Crouch présente pour la première fois deux spectacles au festival. « An Old Oak », est le portrait d’un homme qui pleure la mort de sa fille. Ecrite en 2005, la pièce a été jouée plus de 360 fois à travers le monde, à chaque fois avec un partenaire différent qui n’apprend son rôle que quelques heures auparavant.
Son autre pièce « Truth’s a Dog Must to Kennel » le voit jouer le rôle du fou du « King Lear » de Shakespeare, demandant au public « qu’est devenu le théâtre depuis la pandémie, les confinements et la surnumérisation ? »
Un pays où les cultures se rencontrent
« L’Addition » du dramaturge et acteur britannique Tim Etchells est un duel comique entre un client et le serveur, joué en français, chaque spectacle étant mis en scène dans un lieu complètement différent. Joué encore et encore en duo Bert & Nasi, avec des dialogues ou des silences incessants, « la scène » commence à devenir incontrôlable. Qui a le pouvoir ? Est-ce une comédie ou un cauchemar ?
« All of It » d’Alistair McDowall vient directement du Royal Court Theatre de Londres, mis en scène par Vicky Featherstone et Sam Pritchard. Il comporte trois monologues, tous écrits pour la même actrice, Kate O’Flynn.

Le Britannique Alexander Zeldin sera également présent avec « The Confessions », inspiré d’entretiens qu’il a menés avec sa propre mère sur son expérience de militante.
Le rêve américain est-il aux dépens du nègre américain ? Cette question est à la base d’une conversation entre l’écrivain James Baldwin et le penseur conservateur William F. Buckley Jr. en 1965. La reconstitution est mise en scène par John Collins et Greig Sargeant de la société new-yorkaise Elevator Repair Service dans « Baldwin and Buckley à Cambridge ».
« Je pense que le fait d’être le premier artiste étranger à diriger le Festival d’Avignon parle davantage d’une partie de la société française, qui veut une démocratie ouverte, hospitalière, diverse. Un pays de rencontre des cultures, de langues », conclut Rodrigues.
Le festival se clôturera le 25 juillet avec la propre création de Rodrigues « By Heart », une pièce interactive qui a conquis le public français pour la première fois il y a près d’une décennie.
Parallèlement au festival principal d’Avignon, le programme « Off » propose de nombreux événements dans les petits théâtres et lieux extérieurs de la ville, dont beaucoup sont gratuits et s’adressent aux spectateurs de tous âges.
Il y a aussi plusieurs expositions dont « L’Oeil Présent » – de Christophe Raynaud de Lage, photographe officiel du Festival d’Avignon qui dévoile des trésors de ses archives, captant toute la magie de la scène au fil des ans.
Festival d’Avignon 5-25 juillet 2023