Des chercheurs affiliés aux Universités de Paris 1, de Zurich, ainsi qu’à HEC, ont mené une analyse sémantique approfondie sur deux millions de discours couvrant la période de 2007 à 2024. Leur étude a permis de constater que les discours sont davantage dominés par les émotions et les critiques que par une réflexion raisonnée et les échanges argumentatifs.
Des spécialistes des sciences sociales issus de l’Université Paris 1, d’HEC et de l’Université de Zurich se sont penchés sur la manière dont les interventions à l’Assemblée nationale ont évolué depuis 2007. Leur étude, dévoilée le mardi 13 janvier, révèle que l’hémicycle tend à devenir une véritable scène théâtrale. En effet, les dialogues se concentrent désormais davantage sur la critique et l’émotion que sur un débat raisonné et construit.
Pour parvenir à ces conclusions, les scientifiques ont mené une analyse sémantique sur un immense corpus de deux millions de discours ayant été tenus à l’Assemblée nationale entre 2007 et juin 2024. Ces déclarations proviennent de plus de 1 600 députés appartenant à diverses formations politiques. À l’aide d’un système d’intelligence artificielle, ils ont scruté attentivement le choix des mots et leur fréquence dans ces nombreux discours.
La rhétorique dominée par l’émotion, en particulier la colère, a pris le pas sur les arguments factuels. En 2014, environ 22 % des discours faisaient appel à ce type d’éloquence émotionnelle, alors que cette proportion a quasiment doublé pour atteindre 40 % en 2024. Les députés de la France insoumise et du Rassemblement national illustrent particulièrement cette tendance.
Une réduction de la durée des interventions
En l’espace de dix ans, le temps de parole des députés a quasiment été réduit de moitié. Une première raison avancée pour expliquer ce phénomène tient au caractère plus souvent conflictuel des échanges, générant davantage d’interruptions entre les députés. Cette dynamique est particulièrement flagrante durant les séances de questions au gouvernement, où les interventions sont très souvent interrompues.
L’autre raison est que certaines interventions sont intentionnellement concises, car elles sont conçues pour être diffusées sur les plateformes de médias sociaux. L’étude souligne l’augmentation du nombre d’interventions de 150 mots, un format qui s’adapte parfaitement à une vidéo d’une minute.
On peut ainsi conclure que cette évolution traduit de nouveaux standards dans la manière dont s’exerce la parole politique. Les chercheurs indiquent qu’« aujourd’hui, les députés s’adressent moins aux autres membres de l’Assemblée qu’à leurs abonnés sur les réseaux sociaux ».
Or, ces discours conçus pour le « spectacle », avec leur contenu polarisant, émotif et conflictuel, pourraient amplifier la désillusion des citoyens. En 2024, le CEVIPOF, centre d’étude de la vie politique, a sondé un échantillon représentatif de la population française pour connaître leur perception de la vie politique. Les termes « méfiance » et « lassitude » ont été les plus souvent cités, démontrant une progression par rapport aux enquêtes antérieures.