Invitée du «20 Heures», elle se retrouve face à une loi spéciale, adoptée par le Parlement, après vote à l’Assemblée, en raison de l’absence de budget pour l’État, Amélie de Montchalin persiste à croire au compromis.
Une loi temporaire a été adoptée ce mardi après-midi à l’Assemblée nationale. Elle devra être ratifiée par le Sénat dans la soirée, afin de permettre au pays de continuer à fonctionner en l’absence d’un budget validé avant le 31 décembre. Il s’agit d’un dispositif transitoire en attendant l’adoption d’un budget en janvier. Pour en discuter, la ministre des Comptes publics, Amélie de Montchalin, était invitée sur le plateau du « 20 Heures ». « Je ne me résous pas à cette impuissance et je ne me satisfais pas non plus d’une simple posture dans les débats », assure-t-elle, convaincue qu’un compromis est nécessaire après l’approbation du budget de la Sécurité sociale, mi-décembre.
Ce passage constitue la retranscription d’une partie de l’interview ci-contre. Cliquez sur la vidéo pour visionner l’entretien dans sa version intégrale.
Jean-Baptiste Marteau : Bonsoir, Amélie de Montchalin. Merci d’être avec nous. Vous êtes la ministre des Comptes publics. Vous étiez au Sénat il y a quelques minutes. Vous y retournez ce soir. Cette loi spéciale, elle permet de tenir combien de temps ? Combien de temps sans budget, sans que l’économie n’en subisse davantage ?
Amélie de Montchalin : Pour commencer, peut-être qu’il faut clarifier les choses auprès de nos téléspectateurs, car il y a beaucoup d’incompréhensions. Hier soir, vous le savez, nous avions un budget consacré à la sécurité sociale, aux hôpitaux et aux personnels soignants, et c’était une bonne nouvelle. En revanche, nous n’avions pas de budget pour l’État, l’éducation, les transports, l’agriculture, la défense, la justice et la police… bref, tout ce qui structure le quotidien des Français. Et ce soir, je dois malheureusement dire aux Français que le budget manque toujours. Nous avons un socle minimal qui est en train d’être voté, effectivement, à l’Assemblée puis au Sénat, et ce socle ne me satisfait pas.
C’est bien ce que vous appelez le service minimum ?
Parce qu’on doit offrir le meilleur aux Français, d’abord pour leur vie quotidienne, et ensuite pour ce que la classe politique peut apporter à la France. Et le meilleur, qu’est-ce que c’est ? C’est le compromis.
La loi spéciale permet tout de même d’assurer le minimum, de payer les fonctionnaires. Cela ne permet pas non plus de lancer des investissements, par exemple des recrutements dans l’éducation nationale…
Je vais vous donner deux exemples qui font beaucoup parler ces derniers temps dans les médias. Il s’agit des militaires et des agriculteurs. Des femmes et des hommes engagés pour notre souveraineté, pour nous nourrir et pour nous défendre. Vous voyez, pour l’armée, le président de la République a annoncé le 13 juillet que nous devions nous réarmer, nous protéger davantage. Concrètement, avec la loi spéciale, nous pouvons régler les engagements déjà pris, par exemple le porte-avions. En revanche, pour les frégates et les avions, nous devrons attendre d’obtenir un vrai budget afin de passer les commandes. Je ne trouve pas cela satisfaisant. Pour les agriculteurs, les situations d’urgence, les crises sanitaires, bien sûr, nous serons là. Pour les vaccins, pour les indemnités, s’il y a des abattages, bien sûr, pour le fonds d’urgence. Mais vous constatez que ne gérer que les urgences pour les agriculteurs n’est pas acceptable. Les viticulteurs attendent des aides. Les céréaliers attendent des aides. Or, avec les moyens de la loi spéciale, je ne pourrai pas les déclencher. Au fond, ce qui est en jeu, c’est de savoir si l’on fait le strict nécessaire — payer les fonctionnaires, lever l’impôt, payer nos créanciers et notre dette — ou si l’on saisit ce sursaut collectif qui consiste à donner le meilleur de nous-mêmes, car les Français attendent d’abord le meilleur de nous.
Le sursaut, le compromis, vous les attendez-vous ? Combien de temps peut-on tenir avec cette loi spéciale ?
La loi spéciale, vous savez, avait tenu six semaines en 2025. Et le Premier ministre l’a rappelé, tout comme le président de la République. En réalité, il faut que cette affaire trouve une solution en janvier. On ne peut pas tourner en rond alors que l’on sait sur quels sujets il existe des majorités, le Premier ministre l’a rappelé il y a quelques instants.
Mais comment faire ? Vous avez tout tenté pendant des mois. La gauche et la droite n’arrivent pas à se mettre d’accord. Quelle solution envisagez-vous ?
Il y a eu un jour de grande fierté pour notre pays. C’était il y a quelques jours, le 16 décembre. Le 16 décembre, alors que notre gouvernement ne dispose pas d’une majorité absolue et que le Premier ministre a renoncé à l’usage du fameux 49.3, un vote positif a quand même permis d’allouer un budget à la sécurité sociale, aux hôpitaux, aux infirmières, aux soignants, aux personnes handicapées et à nos aînés.
Mais le budget de la sécurité sociale n’est pas aussi politique que celui de l’État.
Et pourtant, comment sommes-nous arrivés là ? Pas grâce à des miracles. Nous y sommes parvenus en reprenant ce que les Français font dans la vie réelle. Dans la vie réelle, entre amis, en famille, au sein de votre entreprise, on n’est pas toujours d’accord au départ. On discute, parfois on s’écharpe, parfois on débat. Mais au final, on trouve des solutions pour avancer. On l’a fait pour la sécurité sociale. Or le Premier ministre l’a annoncé ce soir : cinq sujets sur lesquels il y a à la fois urgence et majorité — l’agriculture, les outre-mer, la politique du logement, la jeunesse, et nos collectivités locales. Si l’on parvient déjà à s’entendre sur l’essentiel, j’affirme que l’on peut y arriver.
Mais vous avez bien vu que les parlementaires ne se mettent pas d’accord, vous n’y êtes pas parvenus. Quelle solution envisagée ? Continuez-vous ainsi pendant des mois en janvier, février ? Ou bien retournez-vous au 49.3 ? Certains vous y poussent.
Vous savez, le 49.3 et les autres dispositions de la Constitution offrent surtout un « comment faire » pratique. Or aucun article n’indique « comment trouver un compromis ». Pour parvenir à un accord, il faut accepter une réalité. D’ailleurs, tout un chacun au Parlement et au Gouvernement va bientôt retrouver ses proches et quitter Paris; et, à mes yeux, les Français nous diront tous la même chose : ils attendent beaucoup de nous et veulent des responsables politiques. Je ne me résous pas à l’impuissance et je ne tolère pas non plus ce genre de posture dans les débats. Certains veulent sauter directement vers l’année 2027, parce qu’il y aura une élection présidentielle, mais pour nos enfants et pour l’avenir que nous voulons, il faut agir maintenant. En 2026, en agissant par un compromis, nous avons su le faire pour la sécurité sociale; nous devons être capables d’en faire autant pour le reste.
Et vous pensez que c’est faisable ? Pensez-vous encore qu’un compromis est possible ?
Moi, je suis convaincue que c’est possible et que cela doit l’être. Le gouvernement prendra toutes ses responsabilités. Mais nos responsabilités, c’est aussi de parvenir à un accord. Je ne me résigne pas à l’impuissance. Réussir, ce n’est pas attendre un miracle, c’est répondre aux attentes des Français — pour les urgences, pour l’essentiel et pour leur vie quotidienne — et au lieu de livrer le minimum, leur offrir le meilleur et le maximum de ce dont nous sommes capables.







