Selon les propos de Bertrand Badie, qui était l’invité de La Matinale ce vendredi 26 décembre, des pourparlers entre Moscou et Paris concernant la libération du chercheur Laurent Vinatier — détenu en Russie depuis plus d’un an — pourraient aboutir, mais ces échanges ne seraient pas motivés par le fait qu’Emmanuel Macron ait exprimé sa disposition à discuter à nouveau avec Vladimir Poutine.
Étant détenu en Russie depuis 18 mois, Laurent Vinatier pourrait-il être bientôt remis en liberté ? La suggestion formulée par le Kremlin à l’attention de Paris redonne de l’espoir à ses proches, mais aucune décision n’a encore été arrêtée. Dans l’émission La Matinale ce vendredi, Bertrand Badie, professeur émérite à Sciences Po et spécialiste des affaires internationales, rappelle qu’« il y a dans les cartons de l’administration française suffisamment de contentieux avec des citoyens russes pour avoir ainsi une monnaie d’échange ».
Ce texte correspond à la retranscription d’une partie de l’interview ci-dessus. Cliquez sur la vidéo pour regarder l’entretien en intégralité.
Brigitte Boucher : Laurent Vinatier, chercheur français détenu en Russie depuis un an et demi, pourrait être libéré. Le Kremlin affirme avoir fait une proposition à la France, sans en détailler les contours.Quel type de proposition peut-on imaginer ? Quelle serait cette « monnaie d’échange » ?
Bertrand Badie : Vous savez, c’est désormais une pratique de plus en plus répandue dans les affaires internationales : nouer des négociations rapidement afin d’obtenir un avantage en retour, même lorsque des otages ou des détenus restent en jeu. Autrement dit, il existe dans les dossiers de l’État français suffisamment de contentieux avec des ressortissants russes pour pouvoir servir de levier. C’est une dynamique qui se voit aussi avec la République islamique d’Iran autrefois, et qui permet, en même temps, de démontrer une fermeté tout en montrant une capacité d’action sur la scène internationale, et aussi la volonté d’être prêt à négocier. Le souci qui peut surgir avec cette approche, c’est le risque de créer une situation gagnant-gagnant pour celui qui prend l’initiative.
Donc, Vladimir Poutine. Est-ce que cela peut être lié au fait qu’Emmanuel Macron a déclaré être disposé à reprendre le dialogue avec le dirigeant russe sur la guerre en Ukraine ?
Ça se discute beaucoup, mais personnellement, j’y crois peu. Les négociations se mènent rarement publiquement. C’est par des canaux discrets que cela se fait, notamment via une ambassade et un ambassadeur compétent comme Nicolas de Rivière, qui est installé en Russie. Donc, je pense que cela relève surtout de ces voies et non d’un simple effet de déclarations publiques d’Emmanuel Macron. Je n’entrevois pas vraiment ce que cela pourrait changer dans le paysage. Au contraire, la stratégie de Poutine est peut-être de présenter les Occidentaux comme les fauteurs de guerre. Ce que lui appelle « l’Occident collectif » serait l’ennemi de la paix. Et je ne pense pas que ce type de déclaration puisse redéfinir le tableau. Après tout, tout reste possible, mais je n’en suis pas convaincu.
On vient de l’apprendre, mais Volodymyr Zelensky annonce qu’il va rencontrer Donald Trump dans un avenir proche. Il existe un plan « de paix » pour l’Ukraine qui aurait été examiné par des représentants ukrainiens et américains il y a moins de 48 heures. Selon vous, est-ce que la situation évolue vers une résolution du conflit ? Que peut signifier une telle rencontre ?
Écoutez, ce que j’appelle le Lexomil diplomatique, ce sont ces formulations que l’on entend chaque matin depuis au moins août, depuis l’épisode d Anchorage : on affirme que les pourparlers avancent. Je observais cela tous les matins en me levant. Or le progrès réel est extrêmement lent. Il faut comprendre que, dans un processus de négociation, il ne faut jamais dire que les choses vont mal, pour deux raisons. D’abord, parce que le rôle du négociateur est de maintenir le lien, quel que soit le niveau de difficulté, et ensuite, si l’on fait état d’un échec ou d’un blocage, on se présente comme l’agiteur qui met la rupture en péril. Ainsi, le cadre habituel, que l’on entend autant à Moscou qu’à Washington ou à Kiev, c’est de proclamer que les discussions avancent.
Anthony Bellanger : Il existe toutefois un adversaire commun pour la Russie et les États‑Unis : l’Union européenne, que la Russie désigne récemment comme hindricant le processus de paix, tandis que les États‑Unis la présentent comme une faction qui complote contre eux. On a encore vu récemment les États‑Unis désigner Thierry Breton, ancien commissaire européen, comme persona non grata et lui interdire le voyage sur le territoire américain. Pouvez-vous commenter cette situation ?
Je pense que c’est une affaire grave et paradoxale, parce qu’interdire l’accès au territoire américain à une personnalité comme Thierry Breton tient de l’absurde, tout en révélant des signaux inquiétants. Parce qu’au-delà de l’acte lui-même, on peut déceler plusieurs objectifs des États‑Unis : affirmer que le soft power, cette diplomatie d’influence par les réseaux, demeure un élément central, et aussi défendre une forme d’extraterritorialité unilatérale, c’est‑à‑dire « chez moi je décide, mais chez vous, Europe, nous avons notre mot à dire sur ce que vous faites ». Tout cela n’est pas réjouissant, et derrière une décision aussi symbolique se cache surtout une volonté d’humilier. Et l’humiliation, ce n’est pas qu’un geste de colère : c’est une stratégie, destinée, notamment, à marginaliser l’Europe lors des négociations.
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