Chaque samedi, l’actualité est remise en contexte grâce à l’analyse de l’historien Fabrice d’Almeida.
L’Assemblée nationale a suspendu ses travaux cette semaine, prolongeant l’arrêt jusqu’au début du mois de janvier. Cette pause est communément désignée par l’expression « la trêve des confiseurs ». Cette locution ne puise pas ses origines dans le Moyen Âge ni dans la paix de Dieu, et elle ne provient pas d’un mythe religieux. Il s’agit d’une expression véritablement historique, qui éclaire de manière pertinente une phase actuelle de notre vie politique.
Pour saisir son sens, il faut remonter à la fin du XIXe siècle, plus précisément en 1874. À cette période, la France avait vécu deux chocs importants : une défaite face à l’Allemagne accompagnée d’un lourd tribu de morts, puis, à peine la paix signée, la Commune, véritable guerre civile opposant les Parisiens au gouvernement conservateur installé à Versailles sous la conduite d’Adolphe Thiers. Dans ce contexte, l’Assemblée présentait une majorité en faveur d’un retour à la monarchie. Cette coalition réunissait des royalistes légitimistes, soutenant le comte de Chambord, et des partisans du duc d’Orléans, comme Thiers, conservateurs sur le plan politique mais libéraux sur le plan économique. S’étaient aussi rallier à eux des bonapartistes, effrayés par la progression de la gauche. En somme, nos fameuses trois droites.
Or, à la veille de Noël 1874, la gauche, c’est‑à‑dire les républicains, avait accumulé des voix lors des élections partielles, de sorte que les monarchistes paraissaient moins robustes sur le plan numérique. Après trois années de gouvernement provisoire, les députés s’interrogeaient sur des institutions plus durables. Il fallait instaurer des règles, voire un semblant de Constitution, qui puissent préserver l’avenir.
Les débats étaient intenses et la population les suivait, comme aujourd’hui. Toutefois, les parlementaires se mirent d’accord sur une idée simple : mettre les débats en veille pendant la période des fêtes de Noël et du Jour de l’An. On se retrouverait pour présenter des vœux. Le but était d’éviter que les tensions politiques ne nuisent au commerce. En réalité, chacun des camps espérait aussi remobiliser ses bases en prévision des échanges plus rudes qui suivraient.
La trêve des confiseurs est en fait la pause des députés
La presse de l’époque, décrivant cette interruption inédite et prolongée au nom de la bonne tenue du commerce, emploie l’expression « trêve des confiseurs », dont l’auteur précis reste inconnu. Cette appellation donne l’impression que tout ce dispositif visait à contenter les pâtissiers et autres maîtres du sucre. Elle suscita une certaine irritabilité chez les monarchistes, guidés par le duc de Broglie, qui virent dans ce terme une critique du gouvernement d’ordre moral dont il avait été l’un des principaux instigateurs et que l’actuel gouvernement poursuivait de défendre.
En réalité, à Paris, l’afflux touristique lié aux fêtes et les baraques foraines où l’on pouvait acheter des sucreries faisaient déjà partie du décor. L’expression laissait aussi supposer que les députés allaient profiter de ces congés. Quoi qu’il en soit, le combat repartit plus farouchement en janvier. L’affrontement atteignit son point culminant lors du vote de l’amendement Wallon, adopté le 30 janvier 1875 par une majorité : « Le président de la République est élu à la majorité absolue des suffrages par le Sénat et la Chambre des députés réunis en Assemblée nationale. Il est nommé pour sept ans. Il est rééligible. » Cette disposition ouvrit officiellement la voie à la Troisième République.
Espérons que la trêve actuelle des confiseurs ne serve pas uniquement à faire grossir le nombre de nos parlementaires, mais qu’elle leur apporte aussi des idées pour sortir du marasme institutionnel et budgétaire dans lequel nous nous trouvons, comme leurs prédécesseurs y sont parvenus…







