Depuis plusieurs mois, on constate une augmentation des vols de pièces détachées automobiles, qui s’effectuent désormais selon des procédés particulièrement bien orchestrés, allant d’une coordination sur les réseaux sociaux à une complicité, parfois, de la part de certains garages.
À Grand-Quevilly, en périphérie de Rouen, Maxence attend sur un parking près de son immeuble. Juste devant sa Clio bleue, version sportive, il raconte se trouver “au même endroit où tout s’est produit, sur la place où elle était garée”, selon lui, en ce mois de février. Un matin, au moment de prendre la route pour ses cours, le jeune étudiant en BTS, âgé de 19 ans, découvre que son véhicule a été “désossé”. Les voleurs n’ont cassé qu’un petit carreau côté conducteur afin d’emporter leur butin. Ils ont opéré une véritable razzia.
“Ils ont pris toutes les grilles d’aération,” précise Maxence. “Ils ont démonté la colonne de direction pour récupérer le volant et le compteur full digital. Ce n’est pas très… héroïque, mais quand j’ai vu la voiture, j’ai pleuré. C’est mon petit bébé et ça m’a vraiment blessé.” Maxence, depuis le vol, a même dormi dans sa voiture. Il est devenu presque paranoïaque : sa Clio « reste au garage toute la semaine et je la garde tout près de moi ». Il émet une théorie personnelle: selon lui, les voleurs agissent sur commande. Au garage Renault du quartier, le patron, Tony Faria, y croit aussi, lui qui voit chaque semaine, ou presque, des voitures démontées. Caméras de recul, mais aussi pare-chocs, volants, écrans tactiles ou banquettes arrières : les vols de pièces détachées explosent ces dernières années. Les cambrioleurs dérobent les éléments directement sur les voitures, dans la rue ou les garages. Selon le ministère de l’Intérieur, 100 000 véhicules ont été concernés en 2025. Si le chiffre est en légère baisse, il repart à la hausse depuis la fin de l’année 2025. Leur cible favorite ? La Renault Clio, modèle le plus vendu en France.
Une pénurie de pièces
« Entre les vols de caméras, de jantes, de capots et de pare-chocs, on a compté une quinzaine de véhicules touchés ces derniers mois », observe Tony. L’explication du mécanicien est déjà bien construite. Selon lui, « depuis le Covid, on traverse une grave pénurie de pièces difficiles à trouver, faute de stock. Les vols sur les véhicules leur paraissent plus simples ». Cela alimente ainsi un marché parallèle où « ils paient des jeunes pour dérober les pièces sur les voitures, puis les remettent à ceux qui les ont ‘commandées’, entre guillemets ». Ces commanditaires peuvent être « certains garages », complète Tony. À l’arrière de son entrepôt, il montre la pièce la plus prisée du moment : « un becquet, un aileron posé au-dessus du hayon. C’est très onéreux. J’essaie d’en trouver d’occasion pour dépanner les clients, mais il n’y en a plus disponible. »
À ce moment-là, un client pousse la porte du garage. Le motif de sa venue devient presque routinier pour Tony, « c’est pour un vol sur ma voiture », annonce James. L’artisan de 39 ans présente la Peugeot 208 de James garée à l’extérieur, avec un aileron manquant. Il le lui a arraché juste sous son domicile, « hier matin, au réveil. Ça se fait en cinq minutes pour quelqu’un qui a de l’expérience et la facture grimpe vite, car la pièce coûte 600 euros. Il faut aussi compter le coût de la peinture », raconte le conducteur.
Son premier réflexe a été de consulter LeBonCoin pour dénicher un aileron équivalent. Résultat, il en a trouvé un exactement identique. « Le vendeur l’a encore en ville, à Rouen. Même modèle, même couleur et même forme », souligne James. « Il n’y a pas de numéros de série sur ces objets, donc impossible de prouver que c’est celui qui m’a été volé », conclut-il.
Des boucles Telegram
Ce « vendeur » du BonCoin est aisément repérable sur le site. Sa spécialité : les becquets, notamment ceux des Peugeot 208. Au téléphone, il propose « 100 euros la pièce ». Malgré la quantité de pièces du même modèle disponibles, le vendeur nie tout vol et affirme avoir « des proches à Rouen ». Sur l’origine des pièces, il refuse d’être précis et ne peut pas dire qui est son fournisseur. Leur provenance demeure un secret de polichinelle.
Aucune information supplémentaire ne sera donnée et le négociant cesse d’ailleurs de répondre à 42mag.fr. Ce type de revendeur est devenu le cauchemar de Benoît Leclerc, président d’Argos, l’association regroupant les assureurs spécialisés dans les vols de voitures. « Cela s’est véritablement industrialisé. Les réseaux sociaux amplifient le phénomène. C’est très facile d’aller sur Telegram et d’y écrire “j’ai besoin d’un modèle de pièce précis” », affirme Benoît Leclerc.
« Ce business est très lucratif et extrêmement peu risqué, bien moins que le trafic de stupéfiants. »
Benoît Leclerc, président d’Argosà 42mag.fr
Il assure que le vol de pièces détachées attire désormais de véritables réseaux, structurés autour d’un système import-export, avec voleurs, mécaniciens et transporteurs. « On a vu des cas où des véhicules étaient immédiatement conduits dans un entrepôt. Le véhicule est démonté en quelques heures, et un camion prend en charge toutes les pièces et part aussitôt vers l’est pour être revendu clandestinement », affirme Benoît Leclerc. Selon lui, l’une des destinations privilégiées est la Russie. Depuis l’invasion de l’Ukraine et les sanctions, ce vaste marché automobile n’a plus accès aux pièces détachées européennes, ce qui alimente un marché noir de plus en plus développé, au grand dam des propriétaires de véhicules.







