Donald Trump a indiqué qu’il avait, pour l’instant, choisi de ne pas s’en prendre aux installations pétrolières situées sur l’île et de les laisser intacts. Cependant, il a averti qu’il prendrait cette option s’il constatait que Téhéran poursuit le blocage du détroit d’Ormuz. Et c’est précisément par ce passage maritime que l’Iran parvient à écouler la majeure partie de son pétrole, soit environ 90 %.
Ce n’est qu’une bande de terre minuscule, mais elle revêt une importance stratégique majeure pour l’Iran. L’île de Kharg, qui n’avait pas été visée jusqu’ici par Israël et les États‑Unis dans le conflit déclenché fin février, a été visée par des bombardements américains le vendredi 13 mars. Ce territoire, situé à environ trente kilomètres des côtes iraniennes, abrite le plus important terminal d’exportation de pétrole brut du pays.
Selon l’agence de presse iranienne Fars, quinze détonations ont été entendues, mais aucune infrastructure pétrolière n’a subi de dommages. « L’ennemi a tenté d’endommager les défenses de l’armée, la base navale Joshan, la tour de contrôle de l’aéroport et le hangar à hélicoptères de la Continental Shelf Oil Company », indique cet organe iranien. Donald Trump a lui‑même expliqué sur Truth Social, dans la nuit de vendredi à samedi, « avoir choisi de ne pas détruire les infrastructures pétrolières de l’île », « par souci de décence ». Le président américain a toutefois affirmé avoir « anéanti totalement toutes les cibles militaires de l’île ».
Et le chef d’État américain a prévenu que cet arbitrage pourrait être réévalué en fonction des évolutions du conflit dans le détroit d’Ormuz, détroit très stratégique, actuellement bloqué par le régime iranien et qui paralyse les exportations de hydrocarbures à l’échelle mondiale : « Si l’Iran, ou quiconque d’autre, venait à entraver la navigation libre et sûre dans le détroit d’Ormuz, je reconsidérerais immédiatement ma décision. »Les États‑Unis prennent en quelque sorte l’île en otage, analyse l’ancien général de brigade de l’armée américaine Mark Kimmitt pour CNN, afin de s’assurer que l’Iran ne bloque plus le passage des navires dans ce couloir maritime.
Le pivot essentiel de l’économie iranienne
Quelques heures après son premier message menaçant, Donald Trump a publié une vidéo d’une minute et quatre secondes, qualifiée de « déclassifiée », qui compile des images présentées comme celles des frappes sur l’île pendant la nuit précédente. L’une d’entre elles viserait manifestement une base aérienne et semblerait atteindre une piste d’atterrissage.
Ces bombardements sont loin d’être anecdotiques pour l’économie iranienne. L’Iran est le quatrième producteur au sein de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), et près de 90 % de ses exportations de brut transitent par cette île située au nord du golfe Persique, selon une note de la banque américaine JP Morgan. Des oléoducs reliés à des gisements de pétrole et de gaz aboutissent à Kharg, où l’on trouve aussi des installations de stockage ; les eaux qui entourent l’île sont suffisamment profondes pour que les navires pétroliers puissent y accoster, contrairement à une grande partie du littoral iranien, rappelle le New York Times. Selon le quotidien américain, l’île abrite trois sites pétroliers principaux, dont le plus important du pays. Kharg est « une pierre angulaire de l’économie iranienne et une importante source de revenus pour les Gardiens de la révolution », résume la note de JP Morgan.
Des bombardements menaçant l’approvisionnement pétrolier mondial
À l’échelle opérationnelle, l’île peut stocker jusqu’à 30 millions de barils, et 18 millions s’y trouvent actuellement, selon les données du cabinet d’analyse Kpler. La Chine demeure le principal client de ce pétrole iranien, d’après les données de Kpler pour 2025 citées par Reuters. Et malgré les combats déclenchés le 28 février, les activités du terminal pétrolier n’auraient pas cessé, selon des images vérifiées par France Télévisions.

Des frappes massives menées par les États‑Unis ou Israël sur Kharg auraient aussi des répercussions sur l’économie mondiale. Selon une note de la société de conseil Vortexa repérée par Libération, ces effets seraient même « sans précédent depuis la guerre du Golfe ». « Une attaque directe contre les infrastructures de chargement de l’île de Kharg, combinée à un conflit prolongé empêchant les opérations de réparation, réduirait l’offre mondiale de 1,5 à 2 millions de barils par jour pendant 3 à 6 mois, voire plus », détaille la note. Et pour cause, « l’an dernier, les exportations iraniennes s’étageaient autour de 1,6 million de barils par jour. Cette année, elles tournent autour de 1,56 million de barils par jour en moyenne », chiffre Homayoun Falakshahi, analyste chez Kpler, dans Les Echos.
« Une frappe directe aurait pour effet d’arrêter immédiatement l’essentiel des exportations de pétrole brut iranien », analyse JP Morgan dans sa note. Et si les installations pétrolières étaient visées, leur reconstruction pourrait prendre des mois, voire plus d’un an, commente Muyu Xu, autre analyste spécialisée du pétrole brut chez Kpler, citée par CNN.
L’impact sur les marchés serait extrêmement puissant
Même si le pétrole en question ne serait plus en circulation en cas d’attaque massive de l’île, ses répercussions seraient d’ordre mondial. « L’impact sur les marchés serait extrêmement fort », prévoit ainsi Homayoun Falakshahi. De quoi provoquer une nouvelle flambée du prix du baril. Or, « on sait très bien que, surtout pour Donald Trump, c’est un cauchemar », observe Thierry Coville, spécialiste de l’Iran, pour France Télévisions.
Les marchés anticiperaient surtout la réaction du régime iranien à de telles attaques sur son île. L’Iran pourrait « infliger bien plus de dégâts aux installations pétrolières et gazières du Golfe s’il le voulait, et il peut le faire rapidement. Tout le monde le sait », selon Farzin Nadimi, chercheur au Washington Institute for Near East Policy, pour l’AFP. Après les menaces formulées vendredi par Donald Trump, le porte‑parole du quartier général central de Khatam al‑Anbiya, affilié aux Gardiens de la Révolution, a averti : « Toutes les installations pétrolières, économiques et énergétiques appartenant à des compagnies pétrolières de la région en partie détenues par les États‑Unis, ou qui coopèrent avec les États‑Unis, seront immédiatement détruites et réduites en cendres. »
Mais Washington disposerait‑il d’un plan à long terme pour Kharg ? La presse américaine, dont le Washington Post et Axios, citant des responsables de l’administration, évoque une intervention terrestre possible à Kharg. L’ancien envoyé spécial de la Maison Blanche pour l’Ukraine, le lieutenant‑général Keith Kellogg, a également soutenu cette éventualité sur Fox News. Selon lui, une invasion terrestre de l’Iran demeure complexe, car l’État est vaste, mais « si vous prenez cette île (…) vous les isolez économiquement ». Cité par Libération, le chercheur Elie Tenenbaum tempère : ce type d’opération terrestre « est extrêmement risqué quand il n’est pas conduit (…) dans la foulée immédiate de la sidération d’une attaque initiale ».







