À Michery, petite commune de l’Yonne, Grégory Cottin, porté par le Rassemblement national, tente pour la première fois de décrocher le siège de maire. Cette candidature symbolise la stratégie du parti, menée par Marine Le Pen et Jordan Bardella, visant à étendre son influence dans les zones rurales en convertissant ses bons résultats aux scrutins nationaux en une présence locale durable.
Michery, un bourg qui recense un peu plus d’un millier d’habitants, dispose d’une église, d’une école, d’un café-restaurant et, pour la première fois, d’un candidat du Rassemblement national présent aux municipales des dimanches 15 et 22 mars. Grégory Cottin, fonctionnaire de police âgé de 31 ans, a reçu l’investiture du RN, porté par Marine Le Pen et Jordan Bardella, pour tenter de prendre la mairie de ce village rural de l’Yonne, blotti entre les cultures, des parcelles forestières, une départementale et une autoroute.
« C’est la première fois depuis quarante ans qu’un candidat affichant une étiquette politique se présente dans notre petit village, » remarque Larbi, qui tient la supérette à l’entrée de Michery, où circulent quelques clients ce mercredi matin. « Ça soulève quelques questions, mais cela ne me choque pas plus que ça », concède Jean-Paul, 83 ans, en haussant les épaules.
Au fil des scrutins, le RN obtient ici des résultats remarquables : 57 % lors des législatives de 2024, 52 % lors des européennes de la même année et 59,8 % pour Marine Le Pen à l’élection présidentielle de 2022. Dans les villages de l’Yonne et ailleurs, le RN voit dans les municipales une opportunité de traduire ses bons résultats nationaux en mairies ou en sièges de conseillers municipaux. Ces élus constitueront autant de grands électeurs pour les sénatoriales de septembre, et marqueront une étape dans le mouvement de normalisation souhaité par la fille de Jean‑Marie Le Pen.
Briser le plafond de verre
À l’instar des candidats au poste de maire soutenus par le RN (un peu plus de 500), Grégory Cottin est passé par le traditionnel processus de la commission d’investiture. Il se présente toutefois officiellement comme dirigeant d’une liste « sans étiquette ». « Je n’ai jamais caché mon appartenance au RN, mais l’objectif, c’est surtout de rassembler les sensibilités », justifie-t-il, dans le café qui donne sur la place de la mairie, où il s’est réfugié ce matin pluvieux avec les six membres de son équipe, âgés de 20 à 79 ans. Sur sa liste figurent notamment des adhérents du RN, des sympathisants et une conseillère municipale d’opposition. Le candidat espère ainsi « briser le plafond de verre qui sépare la politique nationale de la politique locale ».
Sur le dépliant turquoise et orange qui présente leur programme, nul logo du RN ni drapeaux tricolores ou photo de Marine Le Pen ou Jordan Bardella. Cependant, une croix de Lorraine a été ajoutée au clocher de l’église, et l’on retrouve quelques fondements de l’ADN du parti : la promesse de ne pas augmenter les impôts, celle de renforcer la sécurité en déployant des caméras de vidéoprotection dans les rues pour la première fois, la récupération des eaux de pluie, la création d’un boulodrome et même l’idée d’offrir un cadeau de Noël aux enfants du village. « Nous tenons à nos traditions », affirme le candidat.
« C’est David contre Goliath, on se bat contre un parti, pas contre une liste sans étiquette », remarque Brigitte Guéret, assise au café-restaurant de Michery qui se remplit à l’heure du déjeuner. Première adjointe chargée des finances, elle a pris la tête d’une liste qui recoupe environ la moitié de la majorité sortante. « Le seul objectif du RN, comme pour les autres formations qui s’intéressent à ce scrutin, est d’obtenir des grands électeurs pour disposer d’un groupe au Sénat », poursuit-elle. Le maire sortant, Gérard Michaut, qui se plaçait en quatrième position, a choisi de ne pas se représenter comme édile. Non encarté, cet agriculteur revendique « une sensibilité écologique » qui l’a conduit, avec son équipe, à moderniser la mairie pour réduire les dépenses énergétiques, favoriser la plantations de haies et poser les bases d’un futur champ de panneaux solaires.
Depuis plusieurs années, l’équipe municipale observe la progression de l’extrême droite. « Dans les petits villages, les habitants sont parfois blasés, lassés de la politique, et se disent qu’ils ont essayé la droite puis la gauche. On a vu des Gilets jaunes basculer vers le RN », note Patricia Simard, adjoint au maire et ancienne directrice d’un établissement scolaire. A première vue, Michery ne ressemble pas à un village fantôme dépourvu d’infrastructures, avec son agence communale, son cabinet d’infirmières, sa ferme biologique et une quinzaine d’associations. Sens, qui compte environ 27 000 habitants, n’est qu’à une vingtaine de minutes en bus. « Ce n’est pas toujours facile de trouver un médecin, mais on n’est pas totalement démunis », résume Jean-Paul en souriant. « Les habitants veulent du changement », tranche Grégory Cottin.
Convaincre des maires de signer une charte RN
Dans le village voisin de Courlon-sur-Yonne, un adjoint au maire, Jean-Luc Desmolin, présente lui aussi une liste sans étiquette et bénéficie du soutien du député RN de la circonscription, Julien Odoul, sur les réseaux sociaux comme sur le terrain, lors d’une réunion publique. La stratégie est la même dans d’autres départements: les 122 députés du mouvement ont été chargés depuis plusieurs mois d’identifier les potentiels lieutenants de liste, mais aussi des maires sortants sans étiquette susceptibles de se rapprocher du parti. Ces ralliements locaux permettent d’installer un socle local sans avoir à détrôner un élu déjà bien en place.
« L’implantation locale ne se construit pas du jour au lendemain, et c’est compliqué pour un parti comme le nôtre », témoigne une députée. « Dans les villages de ma circonscription, je conseille aux candidats de se présenter sans étiquette, c’est bien plus facile pour monter la liste. J’ai aussi quelques maires déjà encartés au RN. » « On est en train de remplacer le RPR dans de nombreuses zones rurales ou semi-rurales, et je pense que de nombreux maires sympathisants seront élus », se réjouit Aymeric Durox, sénateur du RN en Seine-et-Marne. Dans l’Yonne, six maires sortants ont signé la charte du RN pour les municipales, et s’engagent à parrainer le candidat à la présidence.
A Paris, la direction du mouvement affiche son optimisme. « La dynamique nationale nous avantage. D’un côté comme de l’autre, on peut sortir gagnant », sourit un conseiller. « Soit on obtient des mairies, soit on obtient des conseillers municipaux; cela crée des élus et des cadres et constitue une étape vers la victoire à l’échelle communale », ajoute-t-on. La sénatrice centriste de l’Yonne, Dominique Vérien, préfère toutefois la prudence: « Ils peuvent décrocher un ou deux villages dans le département », avance-t-elle. « La meilleure défense, c’est de laisser travailler des candidats sérieux et de les réélire ensuite. »
Ces enjeux nationaux ont pu engendrer des tensions sur le terrain. Dans le paisible Michery, la campagne s’est parfois durcie, y compris sur les réseaux sociaux, où les deux listes se menacent mutuellement de recours en justice. Un climat qui dérange même certains partisans. « Je vote RN aux législatives, mais pour la commune, il n’est pas bon de se cacher derrière un parti », souffle Marc, jardinier, en sortant du café.







