L’ancien chef du gouvernement socialiste, décédé lundi à l’âge de 88 ans, avait occupé la troisième place lors du premier tour de l’élection présidentielle de 2002, dépassé par Jacques Chirac et, surtout, par Jean‑Marie Le Pen. Il a pâti de la dispersion des voix à gauche et d’une campagne marquée par des erreurs stratégiques.
Les regards s’assombrissent. Il est 19h03 et Gérard Le Gall, le « monsieur des sondages » de la campagne, est convaincu: Lionel Jospin n’atteindra pas le second tour de l’élection présidentielle de 2002. Le Premier ministre de l’époque, qui disparaîtra lundi 23 mars à l’âge de 88 ans, n’en est pas encore informé, en ce début de soirée du 21 avril. Le candidat du Parti socialiste fait son entrée au QG de l’Atelier, rue Saint-Martin, dans le 3e arrondissement de Paris, à 19h05, le visage éclairé par un large sourire. Il gravit les marches, acclamé par ses partisans, et s’installe au bureau situé au troisième étage. « Lionel se rapproche directement de moi, à une demi-douzaine de centimètres, et me souffle : ‘Tu ne m’as pas appelé’ », se rappelle aujourd’hui Gérard Le Gall.
« On vient juste d’apprendre la nouvelle », souffle, dans le tumulte de la salle, l’entourage immédiat du socialiste. Dans l’assemblée, une dizaine de grands figures du PS se pressent: Martine Aubry, Elisabeth Guigou, François Hollande, Dominique Strauss-Kahn, Laurent Fabius, Pierre Moscovici, et le directeur de la campagne, Jean Glavany. « À mesure que remontaient les résultats des instituts de sondage, je leur annonçais les chiffres en direct, et je les ai vus s’écrouler, certains en larmes, d’autres sans voix », se remémore Gérard Le Gall. Puis, lorsque Lionel Jospin apparaît, il faut clore le suspense. « Je me lève, je le regarde et je lui dis : ‘Chirac est premier, Le Pen deuxième, tu es troisième’ », poursuit l’ancien responsable des études d’opinion du parti.
« Lionel ne réagit pas, il demeure impassible et va saluer les personnes présentes, les caressant d’un geste bref. »
Gérard Le Gall, conseiller sondages de Lionel Jospinà 42mag.fr
Sans dire un mot, le chef du gouvernement s’installe à son bureau et se remet au travail, esquissant la déclaration qu’il prononcera peu après 22 heures, après le choc initial et la diffusion des visages de Jacques Chirac et de Jean‑Marie Le Pen à 20 heures sur les écrans. Le président sortant obtient 19,88% et le candidat du Front national 16,86%, tandis que Lionel Jospin se situe à 16,18%. « J’assume pleinement la responsabilité de cet échec et j’en tire les conclusions, en retirant de la vie publique », déclare le Premier ministre, malgré les cris de protestation de ses partisans.
Dans la salle, les visages fatigués peinent à appréhender l’ampleur du séisme politique. Tous avaient anticipé la victoire de cet homme qui célébrait son bilan, notamment en matière de baisse du chômage, après cinq années passées à Matignon. Or, la répartition des voix parmi les candidats de gauche, associant sept autres postulants, combinée à une campagne entachée d’erreurs, a mis fin aux espoirs socialistes et a emporté Lionel Jospin.
« La campagne a pris du retard »
Le récit de l’élection commence réellement le 20 février pour le chef du gouvernement, soit deux mois exactement avant le premier tour. « La campagne a pris du retard, le programme a été élaboré très tardivement… Peut‑être pensait‑il que, face à Jacques Chirac, cela passerait comme une lettre à la poste », observe l’ancien ministre socialiste Jack Lang*, qui participe à des dîners préparatoires durant le mois de janvier. Pour acter sa candidature, pas de grand discours, pas d’acte spectaculaire: Jospin envoie une simple déclaration à l’AFP. Défendant une approche qui s’éloigne de l’idéal gaullien d’une élection « entre un homme et un peuple », le socialiste privilégie une méthode semblable à celle des “démocraties nordiques, avec l’envoi d’un simple fax”, remarque Jean-Christophe Cambadélis, alors membre de l’équipe de campagne.
« Sa conception de la politique était plus proche d’un système parlementaire que d’une monarchie constitutionnelle. »
Jean-Christophe Cambadélis, cadre de la campagne socialisteà 42mag.fr
« En fin de compte, je pense que Lionel Jospin ne voulait pas être président, c’était l’homme qui n’avait pas envie d’être roi », résume l’ancien premier secrétaire du PS, qui a développé cette thèse dans l’ouvrage L’Etrange Échec. « C’est la tension permanente à gauche: chercher une figure providentielle, alors que ce n’est pas dans leur culture. » Face au jovial Jacques Chirac, Jospin opte pour une campagne sobre et parfois rigide. Le socialiste a constamment refusé de céder au spectacle politique, refusant par exemple l’invitation sur le divan rouge de Michel Drucker avec son épouse. « Il éprouve une certaine condescendance pour cette forme de politique, démagogique, qui multiplie les poignées de main et les tapes dans le dos », poursuit Jean-Christophe Cambadélis.

Le candidat se décrit lui‑même comme « austère qui sait rire » et transmet l’image d’une discipline et d’une rigueur qui nourrissent son image publique, selon les analyses de contemporains. « Les gens peinent à s’imaginer Lionel Jospin détendu, souriant, ou même décontracté, parce qu’il cultivait une retenue publique qui lui a peut‑être coûté au niveau du rythme de son succès politique », affirme son directeur de campagne de l’époque, Jean Glavany. « Il n’a peut‑être pas su créer ce lien personnel et direct avec le peuple français ».
Sur les conseils de son équipe, il tente néanmoins de desserrer un peu l’étreinte. Il apparaît, par exemple, en descendant des marches en marche arrière face au couturier Karl Lagerfeld pour une séance photo. Mais il reste difficile de faire bouger sa vraie nature. « On s’est dit qu’il fallait composer avec, qu’il fallait exploiter la différence avec Jacques Chirac, c’est‑à‑dire que l’élection présidentielle demeure une affaire grave et non pas un show médiatique », raconte Jean-Christophe Cambadélis.
Une petite phrase qui coûte cher
Jospin se concentre sur le fond. Pour appuyer sa candidature, il publie le 1er mars 2002 un livre d’entretiens mené avec Alain Duhamel. « On s’est mis à travailler à partir de septembre, en se rencontrant chaque semaine. Il voulait donner la mesure de ce qu’il avait accompli, selon lui, comme Premier ministre », relate l’éditorialiste. Puis débutent les premiers meetings, à Lille le 7 mars et à La Réunion le 9 mars. Dans l’avion de retour, le socialiste commet une maladresse qui est perçue comme l’un des tournants de la campagne. « On est à l’arrière de l’appareil. Toute la presse est là et Lionel Jospin se dirige vers l’avant », se rappelle Didier Hassoux, alors journaliste à Libération.

Entre banalités sur la campagne, le candidat se lâche quelque peu: « Chirac est fatigué, vieillissant, marqué par une certaine usure du pouvoir ». Les journalistes se regardent, surpris, et, pendant que Jospin se réinstalle à l’avant pour s’endormir, ils vérifient auprès du conseiller presse, Yves Colmou: « C’était du off ou pas ? On peut écrire ça ? » Et il répond : « Allez‑y », se remémore Didier Hassoux, qui retourne à Paris et rédige rapidement son papier.
« Il y a eu un débat autour de l’opportunité de publier ou non cette information, mais comme ce n’était pas du off… »
Didier Hassoux, journalisteà 42mag.fr
La dépêche d’AFP circule et profitent de cette gaffe les formations de droite, le RPR mené par Jacques Chirac. « Qu’est‑ce que j’entends ? Des remarques sur l’apparence, le mental, la santé… C’est presque une accusation de sale gueule », réplique alors Chirac sur France 2. Les ventes du livre‑entretien avec Alain Duhamel, qui avaient été florissantes, « s’arrêtent net dès cette phrase polémique », se souvient le journaliste. « La droite en a rajouté et Lionel Jospin n’a plus été perçu comme l’homme intègre et bienveillant; d’un seul coup, il est apparu comme l’homme agressif », observe Cambadélis.
« On a oublié de faire la campagne de premier tour »
« Ce n’est pas moi. Ça ne me ressemble pas », tente de s’expliquer, une semaine plus tard, le candidat Jospin. Mais le mal est fait. D’autant que la machine socialiste enchaîne les faux pas stratégiques, multipliant les concessions envers les centristes et négligeant progressivement sa base. « Le projet que je propose au pays n’est pas un projet socialiste », explique ainsi le candidat sur France 2 au tout début de la campagne, esquivant déjà l’objectif de rallier autour de lui pour le duel final. « On a oublié de mener la campagne du premier tour avant celle du second, et là, oui, j’en suis d’accord », admet Jean Glavany.
« Je ne cessais de le répéter pendant la campagne, mais tout le monde était déjà tourné vers le deuxième tour »
Jean Glavany, directeur de campagneà 42mag.fr
Les affiches du second tour — « Présider autrement » — font déjà leur apparition, et Jean-Christophe Cambadélis prépare l’opération « Tempêtes plurielles », destinée à rallier l’ensemble des candidats de gauche derrière le socialiste au stade intermédiaire. Mais sur le terrain, la campagne peine à prendre son envol. Lors d’un déplacement à Evry (Essonne) consacré à la recherche, Jospin est confronté à un syndicaliste qui lance: « Si chaque plan social doit être suivi par une nationalisation… », assené par le Premier ministre. Les médias retiennent surtout cette séquence au détriment des engagements pris par le candidat envers les chercheurs. Par ailleurs, sa position, incarnée par l’assertion « Il ne faut pas tout attendre de l’État », lui coûte de nouveaux points.

Au fil des semaines, de nombreuses questions émergent sur la cohérence, alors que la campagne est pilotée par plusieurs pôles qui semblent peiner à se coordonner. Jean Glavany supervise le QG, Pierre Moscovici est chargé du projet rue Solférino, au siège du PS, et Olivier Schrameck, directeur du cabinet à Matignon, influence aussi les arbitrages. « Il faut que l’on travaille mieux ensemble, nous avons beaucoup de petites frictions », lance Jean Glavany à Pierre Moscovici dans le documentaire Comme un coup de tonnerre, qui dévoile les coulisses de la campagne. « Pierre Moscovici, à Solférino, est en quelque sorte éloigné de l’équipe de campagne. Il refuse d’aller dans ce ‘cloaque’, pour reprendre une des expressions de l’époque », assure Jean-Christophe Cambadélis.
« Je disposais de très peu de temps pour réfléchir politiquement à cette campagne, on me fait courir… »
Lionel Jospindans le documentaire « Comme un coup de tonnerre »
Le constat: « la campagne est déshumanisée. Tous les thèmes sont morcelés, on passe d’un voyage culturel à un autre, d’un volet sur l’éducation à un autre… et il manque une ligne directrice claire », juge Jack Lang*. « Tout cela se résume à un afflatus: il n’existe pas un slogan unique, mais plusieurs », ajoute Cambadélis, évoquant aussi « un phénomène de cour » qui n’aide pas le candidat à être le chef qu’il paraît vouloir être. « Tout l’état‑major, autour d’une centaine de personnes, était persuadé de remporter la mise et comptait sur Lionel Jospin pour devenir ministre ou premier ministre. »
Une illusion collective
Aucune voix ne tire la sonnette d’alarme, et l’enthousiasme général repose sur une illusion collective, alors que Le Pen est perçu comme sous‑estimé par les sondages. Et si le scénario d’un duel avec Le Pen paraissait improbable à l’époque, personne ne croit que le FN puisse accéder au second tour. « L’aveuglement dans la campagne touche aussi les sondeurs, les penseurs, les médias », retrace Gérard Le Gall. Le conseiller se montre pourtant prudent à l’aube de l’ultime semaine, en alerter la direction de la campagne lors de deux réunions successives, lundi puis mardi. « Statistiquement, les niveaux se recoupaient », insiste-t‑il à cinq jours du premier tour, prophétisant peut‑être l’élimination de Jospin. « C’est un argument de perdant, et je vous déconseille de le brandir ou d’en parler ! », réplique Jean‑Marc Ayrault, porte‑parole de l’équipe.
« Ce n’était pas dans l’esprit collectif parce que c’était inconcevable. J’ai évoqué l’indicible et personne ne m’a cru »
Gérard Le Gall, conseiller sondages de la campagneà 42mag.fr
Préoccupé, Gérard Le Gall insiste néanmoins auprès du journal Le Monde à deux reprises, mais ce dernier s’en ronge les verges et ignore les avertissements. « Ce qui l’emporte dans le débat collectif, c’est peut‑être une manœuvre du Parti socialiste visant à mobiliser ses troupes dans la dernière ligne droite », admet dans un podcast de Slate Jean‑Marie Colombani, ex‑directeur du quotidien. Aucun média ne suit cette piste et pourtant, cinq jours plus tard, les courbes se croisent: Jean‑Marie Le Pen accède au second tour et Lionel Jospin quitte la scène. « Il aurait dû être élu président », affirme Jack Lang*. « Ce serait une anomalie totale de l’histoire. »
* Jack Lang a été interviewé dans le cadre de la préparation de cette nécrologie, plusieurs mois avant la révélation de ses liens avec Jeffrey Epstein, qui l’a conduit à démissionner de la direction de l’Institut du monde arabe.







