Il arrive souvent que ceux qui ont subi des agressions sexuelles décident de briser le silence seulement de nombreuses années après l’incident, au point où le délai de prescription est parfois écoulé. Cette prise de parole tardive provoque fréquemment des controverses, mais elles s’expliquent par des processus mentaux et psychologiques.
Un témoignage récent mettant en lumière l’existence de violences sexuelles a suscité une certaine réaction. Anny Duperey, s’exprimant sur RTL samedi dernier le 10 février, a exprimé sa méfiance face à ce qu’elle appelle les « chasses aux sorcières tardives ». Elle s’était exprimée en réponse aux accusations portées par Judith Godrèche deux jours plus tôt, qui avait porté plainte pour viol sur mineure à l’encontre des réalisateurs Benoît Jacquot et Jacques Doillon, sur France Inter.
Révélation d’une histoire traumatisante
Ces faits d’agression reprochés à Benoît Jacquot et Jacques Doillon datent du fin des années 80, alors que Judith Godrèche n’était qu’une adolescente de 14 ans impliquée dans une relation avec Benoît Jacquot, âgé de 40 ans à l’époque. L’actrice décrit avoir vécu une période de six ans dans le cadre de cette relation manipulatrice, et affirme que c’est pendant que Jacques Doillon aurait abusé d’elle sexuellement sur le lieu de travail d’un film.
Plus de trois décennies après, c’est lors du lancement de sa série « Icon of French Cinema » diffusée sur Arte vers fin 2023, que Judith Godrèche a décidé de sortir du silence. À la suite de son témoignage, d’autres actrices ont aussi partagé leurs propres expériences avec Jacques Doillon, soulignant ses comportements abusifs.
Le 13 février, Anny Duperey a présenté ses excuses à Godrèche en admettant qu’il est souvent difficile d’avouer de tels traumatismes, parfois des années après. Et avouer est souvent une étape nécessaire pour la guérison.
Lever le voile de l’amnésie traumatique
L’amnésie traumatique peut souvent être un obstacle à la dénonciation des faits. Anaïs Vois, une psychologue spécialiste des violences sexuelles, mentionne qu’une violence subie peut parfois être tellement insupportable que la victime la refouler dans son subconscient pour mener sa vie normalement. Parfois, cette amnésie peut finalement être levée après une vingtaine, une trentaine ou une quarantaine d’années, lorsque le psychisme de la personne est enfin prêt à accueillir et accepter l’événement traumatique.
Changement des mentalités sociétales
La transformation des mœurs, ainsi que l’évolution des paradigmes sociaux à travers le temps, peuvent susciter une réévaluation des expériences passées de certaines victimes. Salomé Sperber, psychocriminologue, fournit des éléments de réflexion sur la manière dont l’évolution de la définition de la violence a contribué à remettre en question certains comportements antérieurs qui étaient banalisés. Elle stipule également que l’accroissement de possibilité de discours publics sur ces sujets a aussi permis à d’anciennes victimes de prendre la parole, notamment depuis l’avènement du mouvement #Metoo.
Un point de vue élargi sur les profils d’agresseurs
Salomé Sperber souligne que les agressions sexuelles sont majoritairement commises par des personnes présentes dans le cercle social proche des victimes. Il est souvent difficile pour la société d’accepter que des individus respectés et apparemment « normaux » puissent commettre de tels actes.
Enfin, il est important d’évoquer le sujet de la sortie de l’état d’emprise, pour comprendre pourquoi il faut un certain temps à certaines victimes pour se confesser. La psychocriminologue Salomé Sperber confirme que sortir de ce cycle d’emprise est un processus qui peut être long et nécessite un soutien psychologique. Pour sortir de ce cycle, la victime doit prendre conscience de ses propres limites, qui ont été détruites par l’agresseur, et reconstruire sa confiance en soi.