La situation épineuse impliquant directement leur camarade Bénédicte de Perthuis a incité plusieurs juges à s’exprimer publiquement. Ils soulignent un glissement inquiétant et partagent avec 42mag.fr leur expérience quotidienne marquée par des pressions et des comportements menaçants.
Cette situation est surprenante pour cette magistrate : « Je reste sans voix qu’elle bénéficie d’une protection… » Depuis que Marine Le Pen a été condamnée pour détournement de fonds le lundi 31 mars à deux ans de prison ferme et cinq ans d’inéligibilité, immédiatement applicables, la juge Bénédicte de Perthuis, spécialiste des affaires financières, fait l’objet d’une attention sécuritaire particulière. Le ministère de l’Intérieur a confirmé que des patrouilles sont régulièrement organisées près de chez elle à Paris, elle qui était chargée de ce dossier et qui est critiquée par la droite et l’extrême droite pour avoir rendu un jugement qu’ils qualifient de « politique ».
Expressions comme « cabale judiciaire inacceptable », « despotisme des juges » ou encore « putsch judiciaire » ont fusé de la part de figures telles que Jordan Bardella, Marine Le Pen, Eric Ciotti, ainsi que certains commentateurs du journalisme comme Pascal Praud, à l’issue de l’affaire des assistants parlementaires européens de l’ancien Front national, aujourd’hui Rassemblement national, pointant du doigt l’autorité judiciaire. Ces critiques ébranlent l’ensemble de la profession. En date du mardi 1er avril, une nouvelle enquête a été initiée suite aux menaces proférées envers les magistrats du tribunal correctionnel de Paris, où l’affaire a été jugée.
« C’est encore une récupération politique de la décision, et cela nous affecte. C’est extrêmement désagréable. »
Une magistraterapporté par 42mag.fr
Un autre juge renchérit : « Nous ne faisons qu’appliquer ce que les politiciens attendent de nous, donc c’est profondément injuste. Et lorsque cela provient de l’extrême droite, qui critique notre prétendu laxisme, cela devient encore plus ironique ». Ludovic Friat, président de l’Union syndicale des magistrats, ajoute : « Si le corps législatif estime qu’un régime spécial est nécessaire pour les politiciens, qu’il fasse adopter une loi, avec les implications politiques que cela entraînera ».
« Le législateur nous a confié des outils, nous les utilisons. Si leur usage ne convient plus, qu’on nous l’indique. »
Un magistratà 42mag.fr
De nombreux juges constatent un climat préoccupant tant en France qu’à l’échelle mondiale, avec un glissement vers l’illibéralisme, de la Hongrie aux États-Unis. Comme l’observe Serge Portelli, ancien juge, « l’extrême droite s’attaque à la justice car c’est un contre-pouvoir qui les dérange grandement ». Selon Armand Riberolles, ancien magistrat dans le pôle financier, la menace a changé de nature : « Par le passé, lors des affaires de la MNEF ou du RPR, les attaques étaient personnalisées, on nous traitait de juges rouges. Aujourd’hui, c’est une attaque généralisée contre le système judiciaire. »
« L’inconnu des conséquences »
Les attaques ciblées n’ont pas disparu. Ludovic Friat s’indigne : « Jeter nos collègues en pâture de cette manière est scandaleux. Bénédicte de Perthuis a été menacée physiquement via les réseaux sociaux. » Le président de l’USM blâme la parole « libérée » des figures politiques qui, selon lui, « encouragent des individus sur les réseaux sociaux à passer du commentaire à la menace. Une barrière a cédé. »
« Certains en viennent à voir les juges comme des adversaires politiques. »
Ludovic Friat, président de l’Union syndicale des magistratsselon 42mag.fr
L’inquiétude est palpable chez Serge Portelli : « C’est navrant et périlleux. Suite aux récents attentats, choisir des magistrats comme cibles pourrait avoir des conséquences imprévisibles ». La situation est si tendue que de nombreux juges ont préféré garder le silence, même sous couvert d’anonymat. Certains avouent avoir été menacés, mais se refusent à en divulguer les détails.
La pression sur les juges n’est pas un phénomène nouveau. Dans notre histoire récente, certains ont payé de leur vie. Le 21 octobre 1981, Pierre Michel, juge d’instruction, a été abattu alors qu’il circulait à moto à Marseille, à l’âge de 38 ans. Quelques années auparavant, le 3 juillet 1975, le juge François Renaud avait été tué alors qu’il rentrait d’un dîner avec son épouse à Lyon.
« Impact des réseaux sociaux sur la menace »
Les magistrats qui se sont exprimés pour 42mag.fr viennent de milieux variés, avec diverses expériences et affectations. Tous ont au moins reçu un e-mail ou une lettre menaçante. Une juge se rappelle encore d’une lettre reçue il y a deux ans où un père en colère nommait directement ses enfants, menaçant leur sécurité. Elle a déposé plainte et son poursuivant a été condamné.
« Les réseaux sociaux ont amplifié la menace », confie une magistrate basée en Ile-de-France. « Aujourd’hui, notre adresse ou numéro de téléphone peuvent être divulgués à tout moment. Je vérifie régulièrement en ligne pour savoir ce qui se dit sur moi. »
« Lorsqu’une affaire médiatique arrive, nous ne restons pas indifférents. Nous avons appris à gérer cela. »
Une magistrateà 42mag.fr
Tout au long de sa carrière, de Rodez à Grenoble en passant par Chambéry, Jacques Dallost, aujourd’hui retraité, se souvient de quelques lettres menaçantes, parfois ornées de dessins de cercueils, qu’il considère désormais comme quasi normales. Suite à l’assassinat du préfet Erignac en 1998, il a eu des gardes du corps durant plusieurs mois, rappelle-t-il, et une protection similaire a été mise en place un an plus tard lors de l’affaire des paillotes. Même s’il dit avoir surtout craint pour sa famille.
Il y a un certain temps, Serge Portelli a pris la décision de se munir d’une arme. « J’ai acheté un revolver Smith & Wesson calibre 38, l’un des plus grands », explique l’ancien juge devenu avocat. « Pendant cinq ou six ans, je ne sortais jamais sans lui. J’avais même suivi des cours. » Cette décision est survenue après avoir appris que des contrats avaient été placés sur sa tête. Un incident glaçant : « Celui qui me menaçait m’a dit un jour : ‘Quand vous rentrez avec votre famille et fermez la porte du garage, ne tournez jamais le dos à la rue’. »