Patrick Martin, à la tête de l’organisation patronale, était l’invité de l’émission « 4 V » sur France 2, le jeudi 5 février, pour évoquer notamment l’idée d’un CDI dont la rupture serait plus facile, proposition aussitôt rejetée par le gouvernement et les syndicats.
Cette portion provient d’un extrait de la retranscription de l’entretien mentionné plus haut. Pour visionner l’intégralité, cliquez sur la vidéo.
France Télévisions : vous aviez évoqué un CDI destiné aux jeunes, assorti d’une facilité de rupture sans motif durant les premières années. Quand cette idée est sortie, elle a surtout suscité des objections. Pensiez-vous qu’elle serait adoptée ou la voyiez-vous comme une provocation ?
Patrick Martin, président du MEDEF : c’était une proposition que nous avons présentée aux organisations syndicales, et qui, immédiatement, a été relayée dans le débat public et demande des précisions. Combien de jeunes sont au chômage aujourd’hui ? environ 20 %. Combien l’étaient il y a vingt ans ? toujours 20 %. Et il y a trente ans ? pareillement 20 %. Et en Allemagne, c’est autour de 5 %. L’opinion publique et l’ensemble de la société, et en premier lieu les employeurs, ne peuvent pas rester indifférents à cette réalité. Nous avons donc formulé cette idée afin d’ouvrir la discussion avec les syndicats, ciblant les jeunes éloignés du marché du travail – 1 400 000 jeunes qui ne sont ni en emploi, ni en formation, ni en études. Cette mesure ne vise pas les jeunes déjà diplômés. Le principe du contrat envisagé permettrait d’intégrer et de former ces jeunes. Si cette piste n’est pas reprise, je suis curieux de savoir quelles autres propositions les parties prendront pour résoudre ce problème. Ce sont ces mêmes jeunes qui, à un moment donné, auront à financer les retraites. S’occuper des jeunes peut donc s’avérer utile.
Cette proposition, telle que vous l’avez formulée, est-elle vouée à l’échec ? Envisagez-vous une solution moins radicale ? Et si oui, laquelle ?
J’attends les contre-propositions de toutes parts. Ce sont les mêmes acteurs qui critiquent l’apprentissage et qui veulent que les jeunes prennent à leur charge le coût des retraites et de la dette sociale, tout en nous disant d’ignorer l’intégration de ces jeunes. La proposition comportait une obligation de formation pour les jeunes qui, manifestement, se trouvent loin du marché du travail depuis longtemps. Je répète la question : quelle serait l’alternative ? Nous sommes ouverts à tout, mais il faut s’attaquer à ce sujet. Cela représente un enjeu pour les jeunes eux-mêmes, pour leur famille, pour le pays et pour les territoires.
Une étude des ministères sociaux publiée jeudi 5 février indique qu’il faut 200 000 emplois supplémentaires pour assurer l’autonomie des personnes âgées dans vingt ans. Pouvons-nous créer ces 200 000 postes sans recourir à l’immigration, ou en passant par des régularisations importantes ?
La question des jeunes constitue une première réponse. Sur le territoire, il existe des personnes sans emploi que nous devons mieux orienter qu’aujourd’hui. Le MEDEF a déjà proposé des pistes. Puis, si à un moment donné il faut recourir à une immigration sélective et économiquement justifiée, pourquoi pas ? Mais commençons par le commencement. Par ailleurs, il existe des personnes âgées qui se portent bien et l’on vient de retarder l’âge légal de départ à la retraite. À tous les niveaux, on observe une réduction de la dynamique d’emploi en France, et en parallèle, on invoque le recours massif à l’immigration. Il faut viser la cohérence. Si l’on peut discuter de ces sujets de manière posée, sereine et objective, le MEDEF se montrera prêt à participer.
Vous prenez souvent pour exemple des cas internationaux. L’Italie, parfois considérée à droite, a procédé à une régularisation de 500 000 personnes. L’Espagne, traditionnellement plus à gauche, se prépare à faire de même. La France peut-elle éviter ce scenario ?
Ces questions font partie de discussions qu’il est difficile d’aborder en France de manière sereine, posée et objective.
Ce débat autour des régularisations, est-ce que vous y êtes prêt à l’ouvrir ?
Bien sûr, en partant des bases. Aidons et faisons travailler toutes ces jeunes qui manquent d’emploi, poursuivons l’effort pour travailler davantage, et ne suspendons pas pour autant la réforme des retraites. Ces débats et décisions publiques s’enchaînent parfois dans une logique d’incohérences. Il existe une quantité de travail qui doit être accomplie pour pourvoir ces postes, et ce travail permettra d’avancer.
Vous allez rencontrer Ursula von der Leyen, jeudi 5 février, la présidente de la Commission européenne. Lui recommandez-vous que l’Europe adopte une posture plus ferme envers les États-Unis ?
Je lui ai déjà fait part de ce souhait. J’avais eu l’occasion d’échanger avec elle en juin dernier et je lui ai demandé d’être beaucoup plus ferme envers Shein et Temu, ces plateformes chinoises qui inondent le marché européen et fragilisent particulièrement les commerces de proximité. On voit que l’Europe agit, mais elle doit accélérer davantage pour affirmer son autorité et sa puissance, afin de ne pas devenir une simple porte d’entrée du commerce international.
Mais n’avez-vous pas peur des éventuelles représailles de Donald Trump qui toucheraient l’économie française si l’Europe se montre plus dure ?
Bien sûr que si. J’ai aussi pris en charge certains secteurs directement menacés, notamment le secteur des vins et spiritueux, et le cognac en particulier. Nous en sommes pleinement conscients. Pourtant, l’Europe ne doit pas se sous-estimer. Le vrai défi est que, même au sein de l’Europe, nos pays convergent davantage. Je discute régulièrement avec mes homologues patronaux allemands, italiens et espagnols, et nous convergons sur une ligne ferme.
Par exemple, faut-il exclure les GAFAM — ou au moins les grandes entreprises du numérique — des appels d’offres destinés aux entreprises européennes ?
Soyons réalistes, ce n’est pas faisable pour l’instant. On ne sait pas le mettre en œuvre. Cela illustre l’impératif pour l’Europe de reprendre le contrôle, d’améliorer sa compétitivité, d’accroître les financements à l’innovation, à l’investissement et aux compétences, afin de rétablir rapidement une égalité technologique avec les États-Unis et la Chine.
Et cela ne se fera pas tout de suite ?
Non, cela demandera encore plusieurs années. D’où l’importance d’entamer ce travail sans délai.
Roland Lescure, ministre de l’Économie, a refusé de s’engager sur la suppression de la surtaxe pesant sur les grandes entreprises. Alors qu’à peine le budget approuvé, craignez-vous pour celui de l’année prochaine ?
Bien sûr que oui. Je suis très déçu et lassé de voir tout être reporté à 2027. Le monde évolue, nos concurrents accélèrent. Nous reculons progressivement, y compris en matière de compétitivité et de pouvoir d’achat. Je comprends les contraintes du ministre, mais il serait préférable que le gouvernement donne un signal rassurant pour 2027, car l’économie ne peut pas rester en suspens.







