À l’issue d’un mois de campagne mené à travers Paris, Sarah Knafo a imposé sa signature jaune au cœur du paysage électoral. Franceinfo a suivi ses premiers pas et est allé à la rencontre d’électeurs de droite qui hésitent entre soutenir la candidate de Reconquête et voter pour Rachida Dati, soutenue par LR et le MoDem.
Une nuée d’écharpes aux teintes orange et jaune envahit le 7e arrondissement. Par ce matin de janvier glacial, les soutiens de Sarah Knafo circulent rue Cler, cette artère où, selon la tradition, la bourgeoisie de la « vieille France » vient s’acheter le poulet du dimanche. « C’est son vivier naturel d’électeurs », glisse un militant soutenant la candidate de Reconquête à la mairie de Paris.
Tout comme lui, ils déferlent en masse, une cinquantaine de personnes, parfois en provenance des quartiers voisins, pour afficher une démonstration de force sur les terres de Rachida Dati, maire de l’arrondissement et candidate LR à l’Hôtel de Ville. C’est une manière de montrer qu’ici, ils se sentent déjà un peu chez eux et qu’une partie du combat s’organise pour capter cet électorat de l’Ouest parisien, fidèle à la droite depuis des décennies. Les soutiens de Rachida Dati, eux, se comptent sur les doigts d’une main et ne cherchent pas l’affrontement. Conscients de leur désavantage numérique, ils se retirent pour aller tracté plus loin. « Sarah Knafo va attirer des voix ici, c’est sûr. Ça peut nous faire du tort », soupire une militante LR.
« Dans l’Ouest parisien, ça prend »
Les scores d’Eric Zemmour lors de l’élection présidentielle de 2022 dans les quartiers de l’Ouest parisien ne les rassurent pas : 17,5 % dans le 16e, 15,3 % dans le 8e, 13,9 % dans le 7e ou encore 9,8 % dans le 15e, l’arrondissement le plus peuplé de la capitale. À chaque fois, ces chiffres dépassent sa moyenne nationale (7,07 %) et précèdent même Valérie Pécresse, candidate LR. Ces performances ont convaincu Reconquête d’envoyer Sarah Knafo aux municipales. « Dans l’Ouest parisien, ça prend. Cette droite conservatrice se dit que Knafo, c’est la vraie droite », reconnaît une candidate sur les listes Dati. « Ça m’énerve, parce que derrière les petites fleurs, les sourires et les slogans aimables, elle est bien d’extrême droite », poursuit notre interlocutrice.
La candidate arrive enfin rue Cler, avec un léger retard. Aussitôt, les militants mais aussi des promeneurs s’arrêtent pour prendre un selfie ou délivrer un encouragement. « Je m’adresse à tous les Parisiens. Je ne réfléchis pas en fonction de l’électorat de Untel ou d’Unetelle », répond Sarah Knafo lorsqu’on l’interroge sur sa propension à labourer les quartiers bourgeois de la capitale. Soudain, un panache blanc fend la foule. L’animateur de CNews Pascal Praud vient lui rendre hommage ostensiblement. Des militants applaudissent timidement. Sarah Knafo est vêtue de son uniforme de campagne, tout en jaune. L’effet « vu à la télé et sur les réseaux sociaux » opère à plein régime. « J’aimerais bien tout de même la voir », s’exclame un militant socialiste venu tracter sans illusion dans ce territoire droitier. Sur TikTok, les courtes vidéos de la candidate bouton d’or font sensation.
« Ne vous contentez pas de distribuer le tract avec sa photo, parlez de ses propositions », conseille un militant expérimenté à de jeunes débutants, comme pour conjurer les critiques sur une candidate supposée n’être guidée que par le buzz. Sur les questions de sécurité, Sarah Knafo prend le temps de répondre; trop, selon son équipe, qui s’agace de la voir discuter avec une seule personne pendant plus de cinq minutes, trahissant peut-être son manque d’expérience en campagne.
« J’aime bien Dati, mais je préfère Knafo »
En ce début de campagne, Sarah Knafo alterne vidéos percutantes et déplacements principalement dans les quartiers bourgeois de la capitale. Une formule qui semble porter ses fruits selon les sondages. Une étude Toluna-Harris Interactive, dévoilée par les équipes de la candidate le mardi 10 février, l’attribue à 12 % des voix, un score qui la placerait au second tour. Et elle s’en sert déjà comme d’un premier trophée lors de la réunion publique qu’elle tient ce soir-là, au Studio Saint-Honoré, près de l’Opéra, sous les acclamations d’un public conquis. « Elle est brillante, intelligente, c’est une pépite », affirme Yaël, venue du 16e. « C’est une perle. Elle apporte de la fraîcheur », ajoute sa voisine. La plupart des personnes rencontrées se disent habituées à voter à droite lors des scrutins parisiens. « J’ai ma carte LR depuis dix-huit ans. J’aime bien Dati mais je préfère Knafo », raconte Florence, cheffe d’entreprise. « Elle est pragmatique, elle porte des idées de droite libérale et le fait que Rachida Dati ait accepté de rejoindre le gouvernement d’Emmanuel Macron m’a quelque peu déçue », précise-t-elle.
Au milieu de la foule, debout sur un petit estrade, la candidate met en avant son expérience à la Cour des comptes, évoque les « dérapages budgétaires d’Anne Hidalgo » et avance ses propositions d’économies. C’est son cheval de bataille principal. « J’estime qu’on dépense trop. Son programme en matière budgétaire me parle », confie une habitante du 14e qui reconnaît que, sur ce point, « le programme de Rachida Dati est assez proche ».
Dans l’enchaînement, personne ne semble s’offusquer de l’erreur de Sarah Knafo sur le prix du Navigo. Interrogée par BFM sur le coût de cet abonnement qui permet d’emprunter les transports d’Île-de-France, elle avait répondu 52 euros annuels, bien loin du vrai prix. Aussitôt, ses adversaires se moquent de son décalage avec le coût réel. L’équipe de Dati voit même dans cette bourde la fin « d’une certaine tromperie ». « Sa crédibilité s’écroule. Beaucoup de nos électeurs veulent voter pour Sarah Knafo parce qu’elle paraît sérieuse et parce qu’elle a fait de longues études » commente un pilier de la campagne de Dati. « L’histoire du Navigo est anecdote. Mais cela leur montrera que son programme est illusoire. Les gens sérieux ne peuvent pas voter pour quelqu’un qui ne se voit maire de Paris que depuis un mois » « C’est un aveu de faiblesse, réplique un membre de l’équipe Knafo. Ce n’est que la moindre des attaques que nos adversaires lancent contre nous. Alors ils l’exploitent sans retenue.
« Il faut aussi investir le nord et l’est de la capitale »
La prochaine étape de la campagne consiste à constituer les listes, qui doivent être déposées au plus tard le 26 février. L’équipe Dati attend ce moment avec gourmandise. Il faut au moins 503 noms pour couvrir l’ensemble des arrondissements de Paris. Sarah Knafo « va avoir du mal à réunir autant de candidatures en si peu de temps. Il y aura forcément des profils un peu bancals », juge un membre de l’équipe de campagne de Rachida Dati. « On a reçu 900 demandes », annonce fièrement Knafo au micro. « Elle pourra privilégier la qualité dans ses choix », se réjouit-on au sein de son camp. Pour l’instant, deux choix se dégagent: Aurélie Assouline, élue LR du 17e, mènera la liste dans cet arrondissement. Dans le 11e, c’est Pierre Noizat, entrepreneur dans la cryptomonnaie dont la fille et le petit-fils avaient été victimes d’une tentative d’enlèvement en plein Paris en mai 2025, qui est pressenti pour prendre le siège.
« La difficulté, c’est que tout le monde veut être candidat dans l’Ouest parisien. Comme on est placé à 12 % dans les sondages, certains envisagent déjà de devenir maires d’arrondissement. Il faut aussi investir le nord et l’est de la capitale, même si les résultats y seront moins élevés », plaisante un cadre de Reconquête. Dans la salle, lors d’une réunion publique mardi, un homme attire des candidatures féminines du 19e arrondissement, lançant: « Je cherche des femmes du 19e ». « On manque de parité explique à 42mag.fr Franck Serfati. Ce conseiller municipal apparenté LR conduira la liste dans cet arrondissement, longtemps à gauche. « Elle ne peut pas être partout. En un mois de campagne, elle n’a pas eu le temps de tout quadriller. Ce sont les arrondissements les plus difficiles où la gauche radicale est bien implantée », répond-il quand on l’interroge sur le fait que Sarah Knafo fasse peu campagne dans ces territoires.
La menace d’un vote « utile » pour Dati en fin de campagne
Pour Dati, on juge que l’élection va jouer dans ces quartiers de gauche susceptibles d’être reconquis. « Je sens un fort désir d’alternance dans les quartiers populaires », confie Thierry Guerrier. L’ancien journaliste mène la liste LR dans le 18e. « Et les gens comprennent que le vote utile pour une alternative, c’est Rachida Dati », ajoute-t-il. « Le vote utile est un véritable enjeu », admet un cadre de Reconquête, qui a vécu la campagne présidentielle d’Eric Zemmour, crédité d’un bon score avant de reculer dans le dernier virage, au profit de Marine Le Pen. « Pour l’instant, on ne fait pas peur aux électeurs de droite, car Dati reste stable dans les sondages. On gagne surtout des voix auprès du RN », analyse-t-il. Mais parmi les soutiens rencontrés rue Cler ou au Studio Saint-Honoré, le choix n’est pas totalement arrêté pour certains. « Si jamais un moment survient où la gauche pourrait repasser, s’il faut trancher au dernier moment, alors je voterai Dati », confie Guy, électeur du 16e.
« Je suis là pour faire gagner la droite », martèle encore une fois Sarah Knafo sur la tribune. Une aide que Rachida Dati aimerait bien se passer. Pour cela, il faut que la candidate de Reconquête reste sous les 10 % au premier tour. Ses électeurs seraient alors une réserve de voix appréciable pour Dati sans qu’elle soit contrainte d’ouvrir ses listes aux candidats de la députée européenne. C’est donc un duel à fleurets mouchets qui se profile entre Rachida Dati et Sarah Knafo durant ce dernier mois de campagne. Se différencier sans s’attaquer frontalement auprès d’un même électorat. Des duels qui, s’ils ne se déploient pas avec les violences d’un affrontement brutal, restent néanmoins corsés et cruels.







