La réalisation primée aux Oscars de Christopher Nolan, relatant la conception de la bombe nucléaire, a été diffusée pour la première fois aux États-Unis et en France en juillet 2023. Cependant, c’est seulement à compter de ce vendredi que les cinémas japonais commencent à la présenter sur leurs écrans.
Un film abordant une page tragique de l’histoire. Oppenheimer réalisé par Christopher Nolan débarque dans les cinémas japonais le vendredi 29 mars. Ce long-métrage de trois heures dépeint la vie du grand physicien américain Robert Oppenheimer, reconnu pour avoir conçu la bombe atomique. Le film, qui a connu un grand succès mondial l’été dernier, a également remporté sept Oscars lors de la dernière cérémonie, dont ceux du meilleur film et du meilleur réalisateur.
Au Japon, un pays qui a subi les ravages de l’arme nucléaire avec la destruction des villes d’Hiroshima et Nagazaki les 6 et 9 août 1945, à la clôture de la Seconde Guerre mondiale, faisant plus de 214 000 victimes, la diffusion du film a dû être différée de plus de six mois. La raison de ce délai n’a pas été officiellement fournie, mais le distributeur japonais du film, Bitters End, a confié au magazine américain Variety qu’il a pris cette décision « après plusieurs mois de réflexions et de délibérations ». Il a évoqué « la délicatesse spécifique du sujet ».
Des perspectives contraires
Au début du mois de mars, le diffuseur japonais d’Oppenheimer a tenu une avant-première et une table ronde à Hiroshima pour anticiper la réaction du public avant la diffusion officielle du film, rapporte le Asahi Shimbun. Plusieurs critiques ont été exprimées, notamment par l’ancien maire de la ville, Takashi Hiraoka, âgé de 96 ans. Il a reproché au film de n’avoir pas assez illustré « les atrocités des armes nucléaires » et a regretté le manque d’images des villes dévastées après les bombardements. « Le film semble justifier la thèse selon laquelle la bombe atomique a été utilisée pour sauver la vie des Américains », a ajouté l’ancien maire d’Hiroshima.
Kyoko Heya, une résidente d’Hiroshima, interrogée par l’AFP, a également jugé que le film était « très orienté vers l’Amérique » mais espère que de nombreuses personnes « le regarderont » pour susciter des débats sur les armes nucléaires. Cette perception est partagée par Yu Sato, étudiante de 22 ans à l’université d’Hiroshima. « Même si [Robert Oppenheimer] n’avait pas pour objectif de tuer autant de personnes, il ne peut pas être considéré comme totalement dégagé de toute responsabilité », déclare-t-elle à l’AFP.
« Ce film met en lumière l’écart de perceptions entre les Américains et les Japonais sur ce qu’il s’est passé en 1945, explique Yuta Yagishita, journaliste à Courrier international, à 42mag.fr. D’un côté, les Américains estiment que ces bombardements étaient nécessaires pour terminer la guerre et qu’ils ont peut-être sauvé des vies japonaises en mettant fin au conflit », explique-t-il. Au Japon, le souvenir de ces événements est toujours très présent et reste majeur dans l’identité nationale, avec notamment une abondante littérature dédiée aux victimes, les « hibakusha », souligne Yuta Yagishita.
L’émoi de l’opinion publique
En janvier 2023, le réalisateur Christopher Nolan avait justifié l’absence de représentation des victimes japonaises dans son film en affirmant que « dériver de l’expérience d’Oppenheimer trahirait les conditions de la narration », cite NBC News. Son film s’inspire d’ailleurs d’une biographie du physicien : Robert Oppenheimer : Triomphe et tragédie d’un génie, écrite par les auteurs américains Kai Bird et Martin J. Sherwin. « Il a pris connaissance des bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki à la radio, comme le reste du monde, justifie le réalisateur. Comme je ne finis pas de le répéter, ce n’est pas un documentaire. C’est une interprétation. C’est mon travail. »
L’été dernier, les sorties simultanées de Oppenheimer et du film Barbie ont également suscité une vive réaction au Japon, générant une multitude de mèmes sur internet. Sous le hashtag #Barbenheimer, de nombreuses images associant la poupée à la bombe atomique ont fait le tour des réseaux, choquant l’opinion publique. « Vous devriez visiter le parc du Mémorial de la paix à Hiroshima et comprendre ce qui s’y est passé. Il s’agit d’un des crimes les plus graves contre l’humanité » ou « Nous, Japonais, n’oublierons jamais cet été-là », ont déclaré des internautes en diffusant des photos de vêtements d’enfants brûlés retrouvés dans les décombres des villes bombardées.
Warner Bros, le distributeur de Barbie, a présenté ses excuses après avoir partagé certains montages et le hashtag #NoBarbenheimer a été lancé pour mettre fin à ces publications. Luli van der Does, sociologue à l’université d’Hiroshima, cité par Les Echos, juge « douloureux de constater que les jeunes n’ont aucune connaissance de l’horreur de l’usage d’armes nucléaires contre des êtres humains ».