Le Rassemblement national, dirigé par Marine Le Pen et Jordan Bardella, affirme avoir analysé en profondeur les enseignements de leur campagne électorale de juin 2024, marquée par plusieurs controverses. Dans ce contexte, le parti a instauré une commission d’investiture renforcée, portant une attention accrue aux candidatures retenues afin de garantir des profils mieux adaptés et contrôlés.
L’été dernier, Aleksandar Nikolic a consacré beaucoup de temps à revoir des images difficiles à regarder. « J’ai suivi tous les débats des candidats aux législatives, que ce soit sur France 3 ou France Bleu… Nombre d’entre eux ignoraient leur propre programme alors que les questions étaient parfaitement prévisibles », confie l’eurodéputé du Rassemblement national (RN). Une démarche presque autodestructrice, mais jugée essentielle pour « en tirer des enseignements », explique-t-il, suite aux erreurs commises lors du fameux « plan Matignon », lancé à la suite de la dissolution surprise de l’Assemblée nationale le 9 juin 2024. Après seulement trois semaines d’une campagne électorale ultra-rapide, les dirigeants du RN ont été stupéfaits en découvrant les résultats du premier tour des législatives anticipées à 20 heures.
Le parti de Marine Le Pen et Jordan Bardella avait certes vu 124 de ses candidats élus députés, mais ce chiffre record, historique pour l’extrême droite française, restait loin de la majorité absolue fixée à 289 sièges. Cette contre-performance s’expliquait par la mise en place d’un front républicain destiné à empêcher la prise de pouvoir de l’extrême droite, ainsi que par les multiples lacunes observées dans le choix des candidats. Après avoir timidement admis certaines défaillances, Jordan Bardella et ses collaborateurs ont conçu une nouvelle stratégie de sélection et de préparation des candidats pour l’avenir. Ce « plan Matignon 2 » en est à sa première phase d’investiture, qui se termine mardi 8 juillet, date à partir de laquelle Emmanuel Macron recouvre le droit constitutionnel de dissoudre l’Assemblée nationale.
Un an après ces législatives anticipées, les critiques se multiplient à propos du « plan Matignon » que le RN vantait pourtant comme une préparation exemplaire. « En réalité, on a été quelque peu pris au dépourvu, et on a préféré cibler les circonscriptions où l’on pensait être sûr de gagner », admet maintenant l’un des députés du parti. Malgré la distribution des investitures dans les 577 circonscriptions dès le printemps 2023, le QG a dû reconnaître son manque de rigueur et de préparation.
Une sélection plus exigeante : CV et lettre de motivation obligatoires
De nombreux candidats, parachutés précipitamment dans une campagne inédite et sans vraie préparation, ont accumulé les prestations maladroites lors des débats ou ont proposé des discours de campagne parfois boiteux. Certains ont même confié au Monde qu’ils se sentaient « jetés dans la fosse aux lions ». Par ailleurs, plusieurs ont été dénoncés pour des propos racistes ou antisémites, anciens ou récents. Au siège du RN, nul ne s’accorde précisément sur le nombre des erreurs : Jordan Bardella évoque « quatre ou cinq brebis galeuses », tandis qu’un cadre interrogé par 42mag.fr parle plutôt d’« une trentaine de cas » problématiques.
Pour rectifier le tir, le jeune dirigeant du RN a repensé la structure interne et le système d’investiture. Des élus jeunes comme Thomas Ménagé et Julien Odoul ont été placés à la tête de la commission chargée des investitures. « Sa consigne, c’est d’apprendre de nos erreurs passées », explique le député du Loiret. En conséquence, la commission d’investiture a été renforcée, passant de seize à vingt membres, et sa fréquence de réunions a été accrue, avec désormais plusieurs sessions chaque semaine depuis janvier dernier.
Tout candidat désireux de se présenter doit d’abord poser sa candidature via la plateforme en ligne dédiée aux « législatives 2025 ». « Ils doivent fournir leur CV, rédiger une lettre de motivation, préciser leurs engagements associatifs ou militants, et joindre une photo ainsi qu’une vidéo », détaille Thomas Ménagé en faisant défiler les profils sur son smartphone. Dès la photo, des différences de professionnalisme apparaissent : certains choisissent des clichés inappropriés, comme ce candidat qui a mis un portrait de vacances avec sa compagne. Cette étape numérique n’est cependant qu’un premier filtre : chaque profil fait ensuite l’objet de plusieurs évaluations, à la fois au siège et dans les fédérations locales.
« Auparavant, un simple nom proposé par le délégué départemental suffisait. »
Aleksandar Nikolic, membre de la commission d’investiture du RNà 42mag.fr
« Aujourd’hui, il y a plusieurs échelons intermédiaires : les délégués départementaux, régionaux, la délégation nationale et même le président de groupe régional donnent leur avis sur chaque candidature », poursuit Aleksandar Nikolic, également délégué national chargé des fédérations. Les députés sortants sont aussi invités à faire remonter leurs préférences ou réserves. « Nous sommes sollicités, pour éviter de sélectionner des candidats problématiques », confirme un parlementaire RN du Nord.
« On ne peut pas tout contrôler »
Si la commission donne son feu vert, le candidat est ensuite convoqué à un entretien individuel de 20 à 30 minutes devant la commission d’investiture, un processus qui avait largement manqué l’an dernier. En effet, lors des dernières législatives, seuls les candidats dans les circonscriptions jugées les plus favorables à Marine Le Pen (où elle avait dépassé les 40 % en 2022) avaient été auditionnés. Cette fois, l’exigence est plus forte : aucun aspirant député ne passera sans entretien.
« On évalue leur niveau, on examine leur parcours politique et leur implantation locale. On essaye aussi de détecter d’éventuelles maladresses ou erreurs concernant notre programme. »
Philippe Olivier, député européen du RNà 42mag.fr
« Nous leur demandons aussi s’ils envisagent de s’investir aux municipales », ajoute un membre de la commission. Le parti a en effet décidé de lier les législatives aux municipales, pour tester la capacité d’engagement des candidats, mais aussi pour pallier son faible enracinement local – puisqu’en 2020, le RN n’avait remporté qu’une dizaine de villes.
Les réseaux sociaux sont également soumis à un contrôle accru : les candidats doivent fournir un accès à leurs comptes, afin qu’un logiciel doté d’intelligence artificielle puisse analyser les publications et vérifier l’absence de propos racistes ou antisémites. Ce système, développé par une société privée rémunérée par le RN, vise à accélérer la détection de contenus problématiques et à éviter quelques mauvaises surprises, même si les cadres du parti admettent qu’« il y aura toujours des éléments qui nous échapperont », comme l’explique un conseiller de Jordan Bardella.
« La photo de notre candidate portant une casquette nazie n’était pas visible sur ses réseaux publics, c’est une ancienne amie qui l’a révélée à la presse. »
Un conseiller de Jordan Bardellaà 42mag.fr
Cependant, les exigences nouvelles ne sont pas toujours appliquées aux députés en exercice. Ainsi, bien que le RN se soit targué d’avoir exclu Daniel Grenon, député de l’Yonne, à cause de ses propos racistes, sa collègue Caroline Parmentier, élue du Pas-de-Calais et proche de Marine Le Pen, n’a pas été punie pour ses écrits homophobes ou antisémites. Cette forme de deux poids deux mesures complexifie la stratégie de dédiabolisation du parti.
Un processus qui valorise le travail acharné
Le Rassemblement national affirme avoir délivré plus de 400 lettres de pré-investiture à des hommes et des femmes. Seules une vingtaine de circonscriptions restent à pourvoir, notamment dans les territoires d’outre-mer. Parmi les candidats retenus, on compte beaucoup de nouveaux visages, puisque près de 50 % des non-réélus en 2024 ne sont pas reconduits.
« On privilégie toujours l’ancrage local, mais des parachutages peuvent survenir. »
Julien Odoul, député de l’Yonneà 42mag.fr
« Nous prêtons aussi une attention particulière à la parité, car beaucoup de nos sortants sont des hommes, et il nous faut rattraper cet équilibre », complète Julien Odoul, soulignant que le manque de femmes députées génère des pénalités financières. Quant aux quelque cent députés RN sortants, leur sort sera décidé ultérieurement par la direction du groupe parlementaire, mais leur reconduction est envisagée dans la majorité des cas, sauf pour ceux qui rencontreraient des empêchements, comme Julien Odoul et Marine Le Pen, tous deux condamnés en mars dernier à une peine d’inéligibilité en attente d’appel en 2026.
Tous les pré-investis sont néanmoins soumis à une période d’essai : ils doivent suivre une formation et s’impliquer activement dans leur circonscription, sous peine de voir leur investiture annulée. Cette formation est placée sous la responsabilité d’Edwige Diaz, députée de Gironde. Depuis avril, plusieurs modules sont disponibles en ligne sur la plateforme dédiée aux candidats : rôle du député, gestion des comptes de campagne, maîtrise du programme… Cela permet au parti de vérifier quelles vidéos ont été visionnées, les résultats obtenus aux questionnaires et le temps de réponse. Un guide interne de stratégie électorale est également mis à la disposition des candidats. « Ce système encourage ceux qui travaillent dur », souligne Julie Rechagneux, eurodéputée et porte-parole du RN.
Depuis mai, l’équipe du « plan Matignon 2 » se déplace aussi dans chaque région pour organiser des formations approfondies. Au programme : « des cours sur la manière de mener campagne et de gérer ses comptes de candidat le matin, et l’après-midi des ateliers de media training individuels », explique Thomas Ménagé à propos de ces séances personnalisées destinées à préparer les candidats aux médias.
« L’objectif est de les préparer à contrer les attaques. On leur pose des questions du type : ‘Êtes-vous l’ami de Vladimir Poutine ?’ C’est aussi pour les protéger s’ils ne sont pas prêts. »
Thomas Ménagé, député du Loiretà 42mag.fr
Durant environ vingt minutes, devant une caméra, les candidats sont ainsi soumis à des mises en situation où ils doivent répondre à des accusations d’antisémitisme ou de racisme, afin d’éviter des moments médiatiques calamiteux à la manière d’une candidate en Mayenne parlant d’un « ophtalmo juif » ou d’un candidat du Rhône affichant fièrement une photo de son épouse noire à la télévision. Pour certains, ce test est éliminatoire. « Certains réussissent bien l’audition, mais s’effondrent lors du media training, en tenant des propos inappropriés… Ils sont alors recalés », confirme Aleksandar Nikolic.
« Nous sommes mieux préparés que jamais »
Une faible implication locale ou des messages jugés problématiques sur les réseaux sociaux peuvent aussi entraîner un retrait de la pré-investiture. Le RN ne communique pas sur le nombre précis, mais selon un de ses conseillers, cinq à six candidatures auraient été annulées depuis le début de l’année. L’attente d’une éventuelle dissolution conduit le parti à demander aux aspirants députés de garder l’anonymat.
« On évite de révéler les noms des sélectionnés, pour ne pas générer de tensions sur le terrain, car la jalousie locale peut être très forte. »
Un cadre du RNà 42mag.fr
Cet anonymat vise également à esquiver des controverses qui pourraient éclater en cas de dérapages de candidats. « Cette phase d’essai permet de prévenir les sorties de route, et de contrôler l’assiduité aux formations sur plusieurs mois. Être député implique un changement de vie important, de la continuité et un travail constant », insiste Edwige Diaz. Fort de ce dispositif rénové, le parti de Marine Le Pen affiche une grande confiance, visant clairement la majorité absolue lors du renouvellement prochain de l’Assemblée nationale. « Nous sommes prêts comme jamais auparavant, ce que nous avons mis en place est inédit », affirme Aleksandar Nikolic, reprenant un slogan qui rappelle étrangement celui de l’année dernière.