Bertrand Badie, spécialiste des relations internationales, est intervenu mardi 8 juillet sur 42mag.fr. Lors de cet entretien, il a abordé plusieurs sujets importants, parmi lesquels la demande de cessez-le-feu à Gaza formulée par Emmanuel Macron. Il a également analysé l’influence de Donald Trump dans les tensions et conflits en cours dans différentes régions du monde.
Gilles Bornstein : Le chef de l’État français a pris la parole devant les parlementaires britanniques sur plusieurs thèmes de politique internationale, notamment la situation à Gaza, où il réclame une cessation immédiate des hostilités, sans conditions ni négociations préalables. Ressentez-vous une forme d’impuissance face à l’absence d’avancée concrète sur ce point ?
Bertrand Badie : Effectivement, je dirais qu’il paraît davantage impuissant que colère. Je n’ai pas perçu chez lui une réaction passionnée ou un excès d’émotion. Cependant, à quoi servent réellement ces déclarations ? Cela pourrait faire l’objet d’une belle réflexion : quelle est la fonction de la rhétorique en relations internationales ?
Faut-il parfois simplement se taire ?
De nombreux travaux considèrent que la diplomatie la plus efficace est souvent celle qui agit dans la discrétion, sans trop s’exprimer publiquement. Certains vont même jusqu’à dire que plus les dirigeants parlent, plus ils montrent leur incapacité à agir. En effet, la parole peut devenir un substitut à l’action. Le véritable enjeu demeure la capacité à imposer des contraintes. Pensez-vous vraiment que le Premier ministre israélien soit influencé par des discours ? Au contraire, il pourrait même s’en trouver renforcé.
Louis Bernard : N’est-il pas symboliquement significatif que le président français affirme devant les représentants britanniques la nécessité d’une solution fondée sur deux États ?
Je partage votre point de vue. Mais ce qui me dérange davantage, c’est que l’on parle toujours de cessez-le-feu ou d’arrêt des combats, mais jamais de paix véritable. Or, qu’est-ce que la paix ? Depuis Aristote, nous savons que c’est la coexistence. Et qu’est-ce que la coexistence ? C’est le fait de reconnaître à l’autre des droits égaux aux siens.
Gilles Bornstein : Donc quand le président appelle à une solution à deux États, il défend bien cette coexistence ?
J’ai entendu toute ma vie cet appel à une solution à deux États. Ce qui m’intéresse, en tant que spécialiste des relations internationales, c’est la manière dont cette solution sera mise en œuvre, ainsi que les pressions exercées sur Benyamin Netanyahou. Pour rappel, lors du dernier cessez-le-feu, trois étapes avaient été prévues. La troisième visait précisément à jeter les bases d’une paix durable. C’est à ce stade que M. Netanyahou a fait marche arrière, préférant abandonner cette phase de transition.
Gilles Bornstein : Faut-il comprendre qu’un cessez-le-feu sans perspective de paix reste vain ? Pourtant, il sauve des vies humaines.
Vous avez tout à fait raison. Il serait absurde, voire cruel, de mépriser un cessez-le-feu qui apporte un répit à des populations bombardées depuis des mois. Cependant, l’équation est claire : un cessez-le-feu a-t-il vraiment du sens si, au terme de celui-ci, la guerre reprend inévitablement ? Il faut bien comprendre que le terme « cessez-le-feu » appartient au registre de la guerre, non à celui de la paix. La vraie difficulté réside dans l’articulation entre cessez-le-feu et processus de paix. Face à cela, la posture de Benyamin Netanyahou est claire : il ne souhaite pas accepter un armistice dont il sait qu’il entraînerait un arrêt significatif des hostilités.
Louise Bernard : Ce refus vient-il d’un rejet de la paix elle-même ou plutôt des conditions qu’exigerait une telle paix, notamment la reconnaissance d’un État palestinien, inacceptable pour son gouvernement ?
Le problème est complexe et se décline en plusieurs niveaux. Le premier, le plus structurel et sans doute majoritaire en Israël, considère que la sécurité ne peut être garantie que par la puissance militaire. Il n’existe pas d’alternative. Dès que la pression militaire se relâche, le sentiment d’insécurité augmente. C’est pourquoi aucun cessez-le-feu ne doit être perçu comme une faiblesse ou un relâchement. Ensuite, vient le volet des négociations externes, notamment avec les États-Unis. Comment satisfaire un président américain qui souhaite pouvoir afficher rapidement un accord diplomatique visible – une sorte de « selfie diplomatique » ? Enfin, le troisième niveau est interne : il s’agit de maintenir la cohésion au sein d’une coalition gouvernementale qui valorise une politique ferme et musclée.
Louise Bernard : On a vu récemment Benjamin Netanyahou en visite officielle à Washington offrir au président américain une lettre dans laquelle il propose Donald Trump pour le prix Nobel de la paix. Que pensez-vous de cette scène ?
Comme je le disais précédemment, cela montre cette “diplomatie du selfie” où l’essentiel est de démontrer que tout passe par la Maison-Blanche. La campagne de Trump repose sur le slogan « Make America Great Again », incitant à penser que globalement aucun problème mondial ne peut être résolu sans son intervention directe. Mais cette stratégie a ses limites : elle n’a pas permis de régler la crise ukrainienne, les différends commerciaux ou le dossier iranien. On assiste même à un effet inverse, puisque l’Iran, malgré ses difficultés et humiliations récentes, semble maintenant encore plus déterminé à relancer son programme nucléaire.