Cette œuvre cinématographique divisée en trois segments, nommée « Tempête », explore entre autres la mise en place des mesures de sécurité pour les Jeux olympiques de Paris ainsi que la fuite sanglante de Mohamed Amra. Elle s’intéresse également à la décision de dissoudre l’Assemblée nationale, un choix qui entraînera la perte du mandat pour ce représentant ambitieux de la région nord.
En mai 2024, l’agitation est palpable à la Place Beauvau où la sécurisation des Jeux olympiques de Paris occupe toute l’attention de Gérald Darmanin, alors ministre de l’Intérieur. À ce stade, il est loin de se douter qu’il va traverser les moments les plus éprouvants de son mandat ainsi que les plus déstabilisants pour ses objectifs politiques. Parallèlement, des violences éclatent en Nouvelle-Calédonie, auxquelles s’ajoute la fuite meurtrière de Mohamed Amra. Moins d’un mois plus tard, Emmanuel Macron annonce la dissolution de l’Assemblée nationale, conséquence du revers subi par sa majorité aux élections européennes face au Rassemblement national, qui triomphe largement.
Ces événements chaotiques sont détaillés dans un documentaire en trois volets intitulé Tempête, dirigé par Yann L’Hénoret, et diffusé dimanche 6 juillet à 21h05 sur France 5. De la période allant d’avril à septembre 2024, le réalisateur a suivi de près Gérald Darmanin, capturant le vacillement de ce pilier de l’appareil d’État qu’est le ministère de l’Intérieur. Yann L’Hénoret revient sur certains passages marquants de son film lors d’un entretien avec 42mag.fr.
Un regard inédit au cœur du ministère de l’Intérieur
Franceinfo : Qu’est-ce qui vous a poussé à vous plonger dans la vie quotidienne du ministère de l’Intérieur ?
Yann L’Hénoret : Dès qu’on m’a proposé de réaliser ce film sur Gérald Darmanin, j’ai souhaité le rencontrer rapidement pour prendre une décision. Deux jours plus tard, j’étais déjà en train de tourner : la décision s’est prise très vite des deux côtés. Cela faisait un certain temps que je n’avais pas tourné sur une personnalité politique, depuis mon film sur Emmanuel Macron en 2017, donc ça m’a semblé intéressant de revenir à ce genre d’exercice, surtout avec un homme politique dont les idées ne sont pas les miennes, car cela apporte une perspective plus stimulante.
Dès le début, Darmanin m’a clairement indiqué que je ne pourrais pas filmer certaines réunions sensibles. En contrepartie, je lui ai promis que tout ce que je filmerais, je l’utiliserais. Il m’a donné son feu vert et a respecté cet engagement, même si la situation a radicalement évolué au cours du tournage.
« Au départ, le film devait principalement montrer la préparation des Jeux olympiques mais finalement cette partie ne dure que quelques minutes. D’autres événements majeurs ont pris le dessus, et le film est devenu essentiellement politique. »
Yann L’Hénoret, réalisateurdans 42mag.fr
J’ai eu la chance de filmer beaucoup de séquences puissantes, car j’ai passé environ 100 jours en immersion, mais au final, seulement 2 % des images tournées ont été retenues pour le documentaire.
La découverte de l’évasion meurtrière de Mohamed Amra
Comment avez-vous capturé la scène où Gérald Darmanin apprend l’évasion meurtrière de Mohamed Amra ?
C’est l’un des événements de ces mois tumultueux qui a fait passer la préparation des Jeux olympiques au second plan. Ce jour-là, je filmais une réunion avec une délégation venue de la gendarmerie, un type de réunion fréquente à la Place Beauvau. Soudain, j’ai perçu un changement d’ambiance, Darmanin a sorti son téléphone. Il a reçu un message – probablement d’un préfet – lui annonçant une attaque contre un fourgon pénitentiaire faisant deux morts et un blessé. Il s’est écarté rapidement et a consulté son entourage, qui s’est mis à collecter un maximum d’informations.
En réalité, Darmanin cherchait surtout à savoir s’il y avait une escorte policière durant le transfert du fourgon, car la gestion des prisons relève du ministère de la Justice, et non de l’Intérieur. Pourtant, il lui importe de savoir si des policiers ont été présents au moment de cette évasion, pour évaluer si une défaillance policière a eu lieu ou si des agents ont été blessés. Or, il n’y avait aucun policier, puisque la dangerosité de Mohamed Amra n’était pas reconnue comme particulière à ce moment-là, il était considéré comme un détenu standard et la justice n’avait pas jugé nécessaire d’augmenter la sécurité de son transfert.
« Cette scène dégage une incroyable sérénité malgré le contexte dramatique. Elle révèle aussi le mode de fonctionnement du ministère de l’Intérieur, les rôles attribués et l’atmosphère qui règne. »
Yann L’Hénoret, réalisateurdans 42mag.fr
Une tension palpable entre Gérald Darmanin et Eric Dupont-Moretti
Une séquence met en lumière la tension entre Gérald Darmanin et Eric Dupont-Moretti, alors ministre de la Justice, lors d’une réunion de crise à propos de la Nouvelle-Calédonie. Cette confrontation vous a-t-elle surpris ?
Oui, j’ai sincèrement été surpris par l’intensification du conflit. Là, c’était la première fois que je voyais pareille tension dans un documentaire politique. J’espérais surtout que ni l’un ni l’autre ne me regarde pour que le tournage puisse continuer sans être interrompu. La réunion a débuté calmement, avec un simple état des lieux de la situation sur place. Mais rapidement, Gérald Darmanin s’est emporté. Il ne comprenait pas pourquoi, après l’arrestation de 200 émeutiers en Nouvelle-Calédonie, aucun n’avait été mis en détention. Il adressait de manière implicite la critique à Eric Dupont-Moretti, regrettant l’absence sur ce dossier du procureur local et pointant du doigt ce qu’il considérait comme un laxisme judiciaire alors que deux gendarmes étaient morts et que plusieurs policiers avaient été blessés par balles.
De son côté, Dupont-Moretti tentait de faire respecter la loi et d’expliquer que les personnes arrêtées n’étaient pas forcément celles qui avaient ouvert le feu sur les forces de l’ordre, ce qui explique le manque de preuves suffisantes pour les poursuivre. Mais Darmanin, lui, voulait des coupables rapidement. Cette tension était très forte, car le climat insurrectionnel dans l’archipel était particulièrement lourd à ce moment. Une autre séquence très marquante, qui a suscité beaucoup de réactions lors des projections, montre Gabriel Attal, alors Premier ministre, qui lâche : « On ne peut pas faire un exemple ? » Ce qui traduit une volonté presque coûte que coûte d’incarcérer quelqu’un, indépendamment de la réalité juridique.
L’incertitude politique grandissante après la dissolution
Après l’annonce de la dissolution, Gérald Darmanin semble relativement maîtriser ses émotions, avez-vous senti malgré tout une forme de trouble ?
Ce qui est étonnant, c’est qu’on sent qu’il ne peut pas vraiment exprimer ce qu’il ressent, même auprès de ses proches collaborateurs. On perçoit toutefois une certaine déception, notamment à l’idée de devoir se représenter aux législatives anticipées. Peu à peu, une incertitude s’installe et devient plus palpable. On ne le voit absolument pas en position dominante lorsqu’il attend les résultats des différents tours des élections.
Le doute grandit encore lorsqu’il attend de connaître le nom du nouveau Premier ministre. Il sollicite alors ses collaborateurs, qui ont fait des recherches, comme on le constate dans une scène du film. Mais ces derniers se trompent complètement car ils lui assurent avec certitude qu’il conservera un poste dans le gouvernement de Michel Barnier, probablement aux Affaires étrangères. C’est à ce moment qu’il confie : « La politique, ça rend fou. » Et au final, il n’intégrera aucun ministère dans ce gouvernement Barnier.
« Je percevais une grande fragilité chez lui. Même s’il conserve son humour, une nervosité certaine se fait sentir, notamment lors d’un instant où il regarde la passation de pouvoir entre Michel Barnier et Gabriel Attal à la télévision et demande un whisky. »
Yann L’Hénoret, réalisateurà 42mag.fr
Ce qui frappe aussi, c’est de constater qu’au début du film, le ministère est présenté comme tout-puissant : la sécurisation du parcours de la flamme olympique s’est déroulée sans accroc, tout est sous contrôle. Mais au fil des jours, on sent que tout se délite, les pistes deviennent confuses, et le choc provoqué par la dissolution de l’Assemblée a des effets de plus en plus visibles.
Le choix du noir et blanc pour illustrer l’incertitude
Est-ce la raison pour laquelle vous avez opté pour filmer certains passages en noir et blanc ?
Oui, c’était un choix artistique pour différencier la routine normale du ministère, filmée en couleurs, des conséquences directes liées à la dissolution : les élections législatives, la campagne de réélection de Gérald Darmanin à Tourcoing, l’attente du nom du nouveau Premier ministre… Durant ces phases, ses doutes et préoccupations sont très visibles, même si ses proches proches mettent tout en œuvre pour le rassurer.
À ce moment, il espérait que la réussite dans la sécurisation des Jeux olympiques l’aiderait à avancer dans sa carrière et le propulserait vers une possible candidature à la présidentielle de 2027. C’était alors un enjeu crucial pour lui.
Le documentaire en trois épisodes, intitulé Tempête, réalisé par Yann L’Hénoret, sera diffusé le dimanche 6 juillet à 21h05 sur France 5 et accessible sur la plateforme france.tv.