À seulement un an des élections municipales, la proposition de La France insoumise visant à retirer les armes aux agents de sécurité a suscité de nombreuses réactions critiques, même parmi les partis de gauche. Dans ce contexte, le maire écologiste de Bordeaux s’apprête à adopter une démarche différente, allant à l’opposé de cette idée.
Les critiques n’ont pas réussi à la faire reculer. « La police municipale dans notre pays ne doit pas être équipée d’armes à feu. Je le dis et je le répète », insiste Mathilde Panot dans une vidéo diffusée mardi 8 juillet sur X. La responsable des députés La France insoumise avait déclenché une controverse dimanche sur BFMTV en annonçant que les candidats de son mouvement aux municipales, s’ils étaient élus, retireront les armes aux policiers municipaux qui en disposent. À un an du rendez-vous électoral, le parti de Jean-Luc Mélenchon a aussi publié sur son site un programme présenté comme une « boîte à outils », qui prône « refuser l’armement létal des policiers municipaux » dans toutes les communes, qu’il s’agisse d’armes à feu ou de lanceurs de balles de défense (LBD). Naturellement critiquée par la droite et l’extrême droite, cette position provoque également des tensions avec les alliés de LFI dans le Nouveau Front populaire, dans un contexte où de nombreux maires de gauche ou écologistes ont opté pour armer leur police municipale.
À Bordeaux, une adaptation « face aux réalités du terrain »
Depuis la loi de 1986, il revient à chaque conseil municipal de décider si les policiers municipaux peuvent être autorisés à porter des armes létales. C’est précisément ce qu’a fait Pierre Hurmic, maire écologiste de Bordeaux élu en 2020, à la fin de l’année 2024. Cette décision sera mise en œuvre « la semaine prochaine », six mois après un conseil municipal qui avait marqué un tournant. « Je n’étais pas initialement favorable à l’armement des policiers municipaux, ce n’était pas une idée que j’aurais eue en début de mandat », confie-t-il à 42mag.fr.
En avril 2024, son adjoint à la sécurité expliquait au Figaro que « l’armement létal de la police municipale serait une erreur stratégique et un recul dangereux ». Mais les choses ont changé quelques mois plus tard. « Je tiens à être un maire à l’écoute de ses agents, de la réalité du terrain, et je fais preuve de pragmatisme et de responsabilité. Je vois une montée de certains types de délinquance, je ne peux laisser nos policiers municipaux désarmés, surtout qu’ils interviennent souvent les premiers, de jour comme de nuit », détaille Pierre Hurmic. Il relève également qu’au début de son mandat, il était difficile de recruter des policiers municipaux, qui réclamaient l’armement.
« C’est un outil de protection et de dissuasion », ajoute le maire de Bordeaux, qui a voulu imposer « une solution à la bordelaise, hybride ». Une nouvelle brigade d’« appui et de sécurisation » a ainsi été mise en place, dont les agents seront armés, tandis que les policiers municipaux chargés du travail de proximité, représentant environ les trois quarts des effectifs, resteront désarmés. « Cela correspond parfaitement à mes convictions », conclut Pierre Hurmic, qui rappelle que le nombre de médiateurs, dédiés à la prévention, sera équivalent à celui des policiers municipaux armés.
Plus de la moitié des policiers municipaux sont dotés d’une arme à feu
Bordeaux rejoint donc la liste des communes françaises dont la police municipale est équipée d’armes létales. Selon un recensement de 42mag.fr, 14 des 20 villes les plus peuplées du pays ont déjà armé leurs agents. Une quinzième, Angers, devrait suivre après un vote du conseil municipal fin juin. Des communes plus petites, comme Bruges en Gironde (20 000 habitants), ont également pris cette décision.
L’Observatoire des finances et de la gestion publique locales indique qu’environ 80 % des polices municipales possèdent un armement, qu’il soit létal ou non (matraques télescopiques, spray lacrymogène, pistolets à impulsion électrique, etc.). Le ministère de l’Intérieur, interrogé par 42mag.fr, précise que parmi les 3 812 communes ayant une police municipale, 58 % des policiers sont équipés d’armes à feu. Cet indicateur progresse, puisqu’il n’était que de 37 % en 2014, selon la Cour des comptes.
Avant de prendre sa décision, le maire de Bordeaux s’était entretenu avec d’autres élus de gauche, notamment Mathieu Hanotin. Ce dernier, socialiste, avait remporté la mairie de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) en 2020 en promettant d’armer la police municipale. Il justifie ce choix par « la réalité du terrain ». « Lorsque ces agents participent à la sécurité publique, peuvent-ils se retrouver confrontés à des personnes armées ? À Saint-Denis, cela arrive fréquemment, avec des bagarres impliquant armes blanches ou armes à feu. Nos policiers doivent pouvoir se protéger et protéger les habitants, ils ont besoin de moyens adaptés pour réagir proportionnellement », affirme-t-il à 42mag.fr.
Si ces maires de gauche assument leur position, ils reconnaissent néanmoins que le sujet divise encore leur famille politique. « Certains maires restent fondamentalement opposés à l’armement de la police municipale, d’autres considèrent que ce sera un thème pour les prochaines municipales », commente Pierre Hurmic, qui critique la position portée par LFI, qu’il estime « complètement déconnectée ».
Des nuances importantes même au sein de LFI selon les villes
À Grenoble, le maire écologiste Eric Piolle persiste dans son opposition. « Armer la police municipale, c’est leur confier des missions qui ne sont pas les leurs et les exposer à davantage de risques », expliquait-il début 2024 sur BFMTV, quatre ans après des échanges vifs avec l’ex-ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin sur le sujet de la sécurité. Les maires socialistes de Nantes, Rennes et Lille refusent aussi d’armer leurs policiers municipaux. « Je n’ai aucun dogme ni tabou concernant l’évolution de leurs missions et équipements », déclarait en mai Nathalie Appéré, maire de Rennes, à Ouest-France. Mais prétendre qu’armer la police municipale réglerait tous les problèmes serait un mensonge ». Toutefois, « le PS a largement évolué sur ce sujet », estime Mathieu Hanotin, même s’il nuance : « Cela ne signifie pas que nous soyons favorables à l’armement systématique de tous les policiers municipaux ».
Autre configuration : à Lyon, les écologistes ont hérité en remportant les élections de 2020 d’une police municipale armée depuis 2015. « Désarmer la police municipale ne fait pas partie des discussions, cette décision ayant été validée à plusieurs reprises en conseil municipal », explique à 42mag.fr l’équipe municipale, qui comprend aussi des élus de la gauche radicale. « Au niveau local, LFI n’a pas porté cette revendication », ajoute-t-on dans la majorité, qui prévoit en parallèle une augmentation de 10 % du nombre de caméras de surveillance et le recrutement de nouveaux policiers municipaux, « pour renforcer la présence dans les rues ». Sur près de 300 agents lyonnais, 200 sont armés. Une démarche un peu plus affirmée que la position d’Europe Écologie Les Verts lors des municipales de 2020, qui affirmait qu’« il n’était pas question de désarmer brusquement les polices municipales », mais considérait que l’armement n’est « pas une solution durable pour garantir la sécurité des habitants ».
À moins d’un an du scrutin municipal, la volonté affichée par les Insoumis de désarmer la police municipale pourrait compliquer la formation d’alliances locales, tout en exposant LFI à des contradictions entre ses orientations parisiennes et les réalités locales. Ainsi, le député David Guiraud, candidat à la mairie de Roubaix (Nord), a déclaré à l’AFP qu’il n’envisageait pas de désarmer la police municipale s’il était élu.