Jeudi 17 juillet, lors de son intervention dans l’émission « La Matinale », l’économiste Anne-Sophie Alsif a pris la parole pour analyser en détail les éléments clés du budget soumis mardi dernier par le Premier ministre François Bayrou. Elle a notamment abordé les aspects du projet qui ont suscité de vives réactions et de fortes critiques de la part des membres de l’opposition politique.
Lors de la présentation du budget 2026 ce mardi par François Bayrou, Emmanuel Macron a qualifié ce plan de porteur de « courage, d’audace et de lucidité », comme l’a relayé mercredi la porte-parole du gouvernement. Pourtant, ce projet provoque des réactions vives et demeure sujet à controverse. Pour mieux en comprendre les enjeux, Anne-Sophie Alsif, économiste et responsable du bureau BDO France, a accepté de partager son analyse du programme proposé par le Premier ministre, dans une interview menée par la journaliste Zohra Ben Miloud dans « La Matinale » du 17 juillet.
Ce texte est une retranscription partielle de l’entretien mentionné ci-dessus. Pour voir la vidéo complète, cliquez sur le lien.
Zohra Ben Miloud : François Bayrou a souligné la nécessité pour toute la population active de travailler davantage, en particulier en évoquant la suppression de certains jours fériés. Cette mesure suscite beaucoup de débats, notamment parce que les Français comprendront qu’ils devront travailler en moyenne 14 heures supplémentaires. À votre avis, ce dispositif est-il susceptible d’avoir un véritable impact ?
Anne-Sophie Alsif : Cette mesure peut effectivement avoir un effet positif, même si relatif, puisqu’elle devrait apporter un certain complément de recettes. On perçoit bien ici que toutes les sources financières sont explorées. Par ailleurs, avec les récents engagements du président sur le financement de la défense européenne, qui impliquent une hausse budgétaire de 2 à 3 milliards d’euros, l’idée du jour férié supplémentaire s’inscrit dans cette logique. Cela contribuerait donc aussi à couvrir ces dépenses liées à la défense européenne. C’est donc un élément supplémentaire dans ce budget. Bayrou a évoqué initialement deux jours, mais à terme, l’objectif pourrait être de n’en supprimer qu’un seul, ce qui représenterait environ un milliard d’euros de recettes nouvelles.
Ce choix n’a pas été fait sans réflexion puisque les Français travaillent, en moyenne, 200 heures de moins que leurs homologues européens.
Il convient toutefois de nuancer ces chiffres. Le principal enjeu réside dans le taux d’emploi des jeunes et des seniors. Pour les actifs entre 25 et 55 ans, la France se situe à peu près au même niveau que ses voisins européens. En revanche, le taux d’emploi des jeunes de moins de 25 ans ainsi que celui des plus de 55 ans est nettement plus faible que dans d’autres pays nordiques, notamment en Allemagne.
Vous évoquez les seniors : faut-il repenser entièrement la manière dont ils travaillent en France, par exemple en renforçant la formation continue ?
Le défi majeur réside dans l’allongement de l’espérance de vie, une évolution évidemment positive qu’il faut souligner, surtout lorsque cette longévité s’accompagne d’une bonne santé. Toutefois, si à 50 ans une personne est considérée comme âgée et qu’elle doit encore travailler quinze à dix-huit ans, cela devient compliqué, surtout avec un recul de l’âge légal de départ à la retraite. Il est donc crucial de développer les formations et de permettre aux salariés de se former tout au long de leur parcours, notamment après 50 ans.
Est-ce une pratique courante dans nos pays voisins ?
Effectivement, les nations nordiques investissent davantage dans la formation continue. Elles bénéficient également d’une forte syndicalisation : leurs syndicats ne se limitent pas à défendre les augmentations salariales, mais s’intéressent aussi aux conditions de travail et à la formation des employés.
« Le véritable enjeu de l’aide à l’emploi des jeunes : un meilleur ciblage »
Vous avez mentionné la situation des jeunes. On observe effectivement un manque en matière d’alternance et de formation pour eux. Cette question est-elle mieux gérée dans les pays nordiques, par exemple ?
C’est exact. Dans les nations nordiques, particulièrement les pays du Nord, qui sont aussi des zones fortement industrialisées, on constate une collaboration très structurée entre les entreprises, surtout dans le secteur industriel, et les dispositifs de formation. L’exemple le plus emblématique est sans doute le modèle allemand : suite à la destruction du pays pendant la Seconde Guerre mondiale, les entreprises régionales ont joué un rôle prépondérant dans la formation professionnelle et l’embauche des jeunes. Ces canaux efficaces permettent une transition directe de la jeunesse vers l’emploi industriel, contrairement à la France, qui souffre d’une forte désindustrialisation.
Alix Bouilhaguet : Emmanuel Macron a accordé une place importante à l’alternance, n’est-ce pas ?
Anne-Sophie Alsif : Effectivement, pour diminuer un taux de chômage encore trop élevé, environ 4 milliards d’euros ont été engagés dans ce domaine. Cependant, le principal problème demeure le ciblage. Il est difficile de sélectionner précisément les bénéficiaires qui rencontrent de réelles difficultés d’insertion professionnelle. En conséquence, beaucoup de jeunes en alternance n’avaient pas forcément besoin de ce dispositif pour accéder à l’emploi.
Zohra Ben Miloud : En somme, il apparaît qu’il y a un déficit dans le suivi, tant pour les seniors que pour les jeunes.
Il faudrait vraiment concentrer les efforts sur les jeunes en décrochage scolaire ou ceux qui souffrent d’un manque de qualification.
« Pour appréhender les entreprises et le capital, une perspective européenne et globale s’impose »
Delphine Liou : Nous parlions justement des entreprises. Les organisations patronales, notamment le Medef et la CPME, ont globalement salué ce plan. Finalement, François Bayrou n’a pas durci la fiscalité des sociétés. Faut-il en conclure que ces entreprises sont les principales bénéficiaires, ou du moins, celles qui sont le moins impactées par ce plan de redressement ?
Anne-Sophie Alsif : Je n’irais pas jusqu’à dire qu’elles en sont les grandes gagnantes, surtout si l’on prend du recul en adoptant une perspective européenne et mondiale sur les entreprises et le capital. Malheureusement, la France ne vit pas en autarcie. Concernant les aides aux entreprises, qui sont souvent critiquées, rappelons qu’elles représentent 80 milliards d’euros sous forme de prêts garantis par l’État, lesquels doivent être remboursés : ce ne sont pas des dons. Il est important de souligner cela.
Par ailleurs, une politique de l’offre a été mise en place, que je juge efficace même si les effets prennent du temps à se manifester, souvent entre 7 et 8 ans. Ces politiques bénéficient généralement aux gouvernements suivants. Certes, cette politique a engendré des coûts, mais elle visait à stimuler la croissance. Jusqu’à présent, les retombées complètes n’ont pas encore été observées, d’autant que la France a traversé plusieurs crises.
L’objectif était aussi de revenir à un niveau comparable à celui de nos partenaires des pays développés, qui affichent des taux de fiscalité sur la production bien plus bas que les nôtres.
Pour visionner l’entretien complet, cliquez sur la vidéo ci-dessus.