Depuis l’agression mortelle qui a frappé Quentin Deranque, pris pour cible de toutes parts, le mouvement de Jean-Luc Mélenchon organise une contre-attaque face à ceux qui l’accusent de brutaliser le débat public.
Comme à son habitude, La France insoumise resserre les rangs. Le mouvement, classé à l’extrême gauche par le ministère de l’Intérieur en vue des municipales, ne laisse filtrer aucune dissension. Une semaine après l’agression mortelle du militant Quentin Deranque à Lyon et après l’interpellation de deux collaborateurs parlementaires du député LFI du Vaucluse Raphaël Arnault, cofondateur de la Jeune garde, la ligne demeure inébranlable malgré le flot de critiques.
Jeudi 19 février, le coordinateur du mouvement, Manuel Bompard, a repoussé une éventuelle exclusion de l’élu du groupe insoumis à l’Assemblée nationale. « Il n’en est certainement pas question. Selon quelles règles un employeur devrait être responsable des actes accomplis par ses salariés ? » a-t-il déclaré sur 42mag.fr. Et d’ajouter: « Toute décision de démission laisserait croire à une culpabilité de sa part et accablerait les mouvements antifascistes », lançait un député du groupe.
Mis en cause sur les plateaux télé, le mouvement de Jean‑Luc Mélenchon tête-bêche et contre-attaque. D’un côté, face à des adversaires historiques, du côté du pouvoir jusqu’à l’extrême droite. De l’autre, contre ses anciens alliés de gauche, notamment le Parti socialiste d’Olivier Faure. Dans un billet publié sur son blog, le premier secrétaire du PS critique vivement ses anciens partenaires au sein de la Nupes (2022) et du Nouveau Front populaire (2024). Il affirme qu’« aucune formation ne peut tolérer, même à distance, une telle forme d’alliance ».
« LFI n’est pas non violente, ce n’est pas vrai »
Dans une première version circulant toujours sur les comptes X des Insoumis, il avait même ajouté que ce serait « même avec La Jeune garde, Génération identitaire ou l’Action française ». Manuel Bompard a répliqué sur 42mag.fr: « Quand Olivier Faure assimile antifascisme et des groupuscules violents, racistes et antisémites, il renie l’histoire même de son parti. »
Au‑delà des mots de leurs adversaires, les élus de LFI déplorent le vandalisme de plusieurs permanences de leurs candidats aux municipales, sur fond de drame lyonnais. Mercredi matin, les locaux parisiens du mouvement ont été évacués pour une prétendue « menace à la bombe », et les autorités ont procédé à une levée des doutes.
Pour leurs opposants, LFI porte une part de responsabilité dans l’intensification de la dureté et de la conflictualité du paysage politique actuel. « LFI n’est pas non violente, ce n’est pas vrai », a déclaré Naïma Moutchou (Horizons), ministre déléguée aux Outre-mer, devant la presse parlementaire. Elle a appelé les députés insoumis à ouvrir une véritable introspection sur leur rapport à la violence, et pas seulement sur les violences physiques, a insisté Laurent Baumel, député socialiste, sur BFMTV. « J’alerte depuis longtemps sur la violence de LFI », a renchéri un parlementaire MoDem, qui évoque une violence politique émanant de ce courant.
« Ils ont transformé l’Assemblée nationale en un octogone de MMA [un sport de combat]. »
Un député MoDemà 42mag.fr
La France insoumise n’en est pas à son premier orage sur ce terrain. En février 2023, le député Thomas Portes avait été temporairement exclu de l’Assemblée pour avoir publié une photo le montrant le pied posé sur un ballon à l’effigie de l’ex-ministre du Travail Olivier Dussopt. En mars 2025, le mouvement avait de nouveau été pris dans une controverse pour une caricature de Cyril Hanouna, perçue comme reprenant des codes antisémites.
S’ils assument une forme de véhémence et de conflictualité dans leur discours, les députés LFI récusent l’accusation de brutalité. Interrogé par Raphaël Glucksmann sur RTL sur l’emploi d’un vocabulaire « violence extrême », Manuel Bompard a demandé sur France Inter: « Quel mot, quelle expression, quelle phrase de moi ou de Jean‑Luc Mélenchon mérite ce label ? » Un collaborateur parlementaire a aussi déploré auprès de France Télévisions qu’on soit en train de perdre la bataille culturelle du récit médiatique.
« Une bataille culturelle momentanément perdue à gauche »
À l’image des responsables de LFI, d’autres dirigeants de la gauche prennent parti pour le mouvement mélenchoniste, plus vulnérable que jamais. Marine Tondelier, tête de file des Ecologistes, a regretté sur X la façon dont le mouvement est « désigné comme le principal moteur du climat de violence ». Stéphane Peu, président du groupe communiste à l’Assemblée, a également dénoncé une instrumentalisation politique de l’affaire Deranque lors d’une conférence de presse. « Depuis ce drame lyonnais, on a assisté à une ambiance d’extrême et de chasse à La France insoumise qui est inacceptable », a estimé Clémentine Autain sur France 2, même si elle ne fait plus partie du groupe LFI depuis 2024.
Pour autant, cette violence verbale et cette posture de combat ne font pas l’unanimité à gauche. Benoît Hamon, présent aux universités d’été de LFI en 2023, affirme que « ma culture n’est pas celle d’une conflictualité généralisée », même s’il comprend sa fonction. Il souligne toutefois que l’utilisation de ce levier peut gêner l’obtention de majorités culturelles. Deux ans et demi plus tard, Hamon critique toujours la stratégie du leader insoumis, soupçonné d’être en passe d’être le candidat de sa formation pour 2027: « Le choix de Jean‑Luc, c’est d’incarner une colère qui existe dans la société et de la diriger », observe Benoît Hamon, aujourd’hui président d’ESS France, dans une interview à 42mag.fr.
Il évoque désormais « une bataille culturelle que nous avons momentanément perdue à gauche ». Et il ajoute: « On pourrait envisager les termes d’un nouveau contrat éducatif, mais encore faudrait‑il que, côté gauche, l’objectif prioritaire soit de pacifier la société en apaisant le débat. Je ne le perçois pas encore. »
Aucun mea culpa ?
Sur la question ardemment évoquée d’éloigner Raphaël Arnault pour apaiser le climat, certaines voix internes évoquent le « déni » de Jean‑Luc Mélenchon. Une proche évoque, en référence à la révélation publique des violences conjugales d’Adrien Quatennens, une réaction similaire qui aurait manqué dans le passé.
La question demeure: La France insoumise est‑elle prête à aller jusqu’au bout, quoi qu’il en coûte ? Les cadres de Manuel Bompard et de Mathilde Panot ont déjà montré qu’ils pouvaient revenir sur certaines positions, lorsque Aurélien Saintoul ou Carlos Martens Bilongo ont présenté des excuses pour des propos tenus contre Olivier Dussopt et Rachida Dati. Par ailleurs, certains militants pourraient quitter la scène politique nationale: en 2024, face au tollé déclenché par l’investiture d’Adrien Quatennens lors des législatives, l’ancien dirigeant du mouvement avait annoncé son retrait « d’un commun accord avec la direction ». Pour l’instant, cette piste reste écartée au sein de LFI.







