Conviée à prendre la parole sur le plateau des « 4V » pour évoquer le meurtre du militant nationaliste Quentin Deranque, l’ancienne insoumise et candidate à la primaire de la gauche affirme qu’il est nécessaire de formuler des propos d’apaisement, même lorsqu’ils viennent de La France insoumise (LFI), mais elle ne veut pas s’aligner avec ceux qui crient avec les loups.
Elle s’était détachée des rangs de La France insoumise, avec d’autres figures, en raison d’un désaccord profond avec la direction conduite par Jean-Luc Mélenchon. Clémentine Autain, députée représentant la Seine-Saint-Denis et qui participe désormais à la primaire de la gauche en tant que cofondatrice du mouvement L’Après, confie être embarrassée par l’affaire entourant le meurtre de Quentin Deranque, militant nationaliste tué lors d’un affrontement à Lyon avec des antifascistes. Elle affirme être à la fois bouleversée par ce drame et déterminée à ne pas adopter une position exclusivement critique vis-à-vis de la tactique de Jean-Luc Mélenchon, à laquelle elle ne manque pas de rappeler ses regrets. Toutefois, elle dénonce ce qu’elle qualifie d’“instrumentalisation” de cet épisode visant à affaiblir non seulement La France insoumise, mais aussi l’ensemble de la gauche et le camp de l’émancipation. « On continue de ne pas mesurer que les milices fascistes, elles, tuent depuis longtemps, en grand nombre, dans une impunité manifeste », déclare-t-elle.
Ce texte est extrait d’une portion de la transcription de l’entretien ci-dessus. Pour voir l’intégralité de l’entretien, cliquez sur la vidéo.
Gilles Bornstein : Une question simple pour démarrer. Est-ce que vous envisagez des alliances avec LFI au deuxième tour des municipales ?
Clémentine Autain : Avant tout, je tiens à rappeler que, comme l’ensemble des Français, je suis profondément choquée par la disparition de Quentin Deranque. Mourir pour des idées, en France aujourd’hui, ce n’est pas acceptable. C’est exaspérant et il faut rester prudent: nous ne maîtrisons pas encore toutes les modalités du drame lyonnais ni l’identification exacte des auteurs. En revanche, ce que nous savons déjà et qui me touche particulièrement, c’est que des jeunes antifascistes ont frappé un homme au sol de manière extrêmement brutale. Cela demeure intolérable: on ne peut pas lutter contre le fascisme en usant de telles méthodes.
Parmi ces jeunes antifascistes évoqués, on ignore encore ce qu’ils ont précisément fait, s’ils ont été les auteurs des coups mortels ou non, mais deux d’entre eux sont des assistants parlementaires du député Raphaël Arnault.
Oui, exactement, et c’est pourquoi il faut privilégier des messages de calme et de retenue. Je déplore que, depuis ce drame lyonnais, une ambiance de surenchère, d’outrance et de chasse à La France insoumise se déploie, ce qui n’est pas acceptable.
Une chasse à La France insoumise, vous dites ?
Naturellement. Et en parallèle, nous appelons à des actes et des mots d’apaisement du côté de La France insoumise. Ainsi, je veux éviter deux écueils: d’une part, courir avec les loups contre LFI, car on voit bien qu’il existe une opération qui instrumentalise cet événement afin de nuire non seulement à LFI mais aussi, en réalité, à l’ensemble de la gauche et au camp de l’émancipation. C’est une forme de manipulation. D’autre part, on ne peut pas fermer les yeux sur le fait que les milices fascistes prospèrent et commettent des violences en toute impunité. À Lyon, c’est une illustration particulièrement criante. Il faut aussi mesurer le phénomène.
Quel est le rôle des milices fascistes dans tout cela ?
À Lyon, il existe des groupuscules, et si l’on remonte à 2022, douze personnes ont perdu la vie dans des affaires liées à ce milieu. Les actes violents, souvent assortis de connotations raciales et antiféministes, ne font pas l’objet d’une lumière suffisante, et les sanctions ne semblent pas toujours adéquates. Il faut s’interroger aussi là-dessus, tout en constatant que, parallèlement, on assiste à une forme d’acharnement contre La France insoumise et à une mise en avant de l’extrême droite, qui est banalisée. C’est dans ce cadre que je me situe. Je veux éviter les deux écueils évoqués: d’un côté, hurler avec les loups; de l’autre, se déclarer totalement acritique. Je déplore aussi l’évolution de la ligne affichée par Mélenchon, et le fait que certains d’entre nous, moi y compris, avons rompu avec La France insoumise en raison d’un excès de langage et d’un tournant qui vise un public plus radical et qui s’éloigne du rassemblement nécessaire pour avancer sur plusieurs questions. J’attends des mots clairs; et je regrette que Jean‑Luc Mélenchon, au siège du Part [POI, Parti ouvrier indépendant], il y a à peine deux jours, ait pris parti pour la Jeune Garde alors que certains de ses militants sont en garde à vue. Une plus grande clarté est indispensable pour apaiser la situation. Mon seul souci aujourd’hui est que la situation se calme. Je suis inquiète pour mon pays, car je constate une perte de rationalité. Quand j’entends M. Wauquiez affirmer que l’impartage dont bénéficie LFI dans la République doit cesser, cela n’a aucun sens; et quand le Premier ministre demande que La France insoumise soit condamnée, mais condamnée pour quoi ? L’on ne comprend plus.
Concernant les mesures ou les mots que La France insoumise devrait adopter pour sortir de l’ambiguïté : doit-elle exclure Raphaël Arnault du groupe parlementaire ?
Je pense qu’il faut sans doute que Raphaël Arnault lui-même fasse preuve d’un véritable sursaut et fasse en sorte que son engagement, ainsi que les éléments évoquant la Jeune Garde et l’étape d’enquête qui suscite des soupçons, puissent être clarifiés. Il ne s’est pas retiré de lui-même, car Mélenchon le soutenait vigoureusement. Je l’ai regretté, comme vous le savez.
Doivent-ils l’exclure ?
En tout cas, je demande de la transparence. Je veux que l’on prenne des mesures et que l’on énonce des mots qui montrent que la lutte antifasciste ne peut s’exercer par de telles formes.
C’est clair. Vous n’avez pas répondu à ma première question. Dans ce climat, les municipales approchent à grand pas; donc, des alliances entre LFI et la gauche diverse seront-elles envisageables au deuxième tour ?
Je pense que plus La France insoumise adoptera des paroles et des gestes de cessez-le-feu, plus le rassemblement à gauche deviendra possible. À l’inverse, si cela se retarde, cela sera d’autant plus difficile. Ce n’est pas à moi seul de décider.
Vous connaissez Mélenchon mieux que moi, et vous savez très bien que ces mots d’apaisement n’arriveront pas, n’est-ce pas ?
Je pense qu’un problème persiste: ce qui manque, c’est une certaine responsabilisation; il y a une surenchère émotionnelle, une incapacité à reconnaître quand une décision ou un jugement n’était pas juste, puis à revenir dessus pour aligner les actes avec les principes que l’on défend. Il y a une discordance entre ce qui est affiché et ce qui est réellement perçu.
Les mots d’apaisement ne semblent pas à l’ordre du jour dans ce contexte. Je vous reposerai la question : des alliances sont-elles envisageables ? François Hollande affirme « non, on ne peut plus s’allier à LFI, même au deuxième tour d’une municipale ». Quel est votre avis ?
Ce qui me gêne d’abord, c’est d’éviter de tout rejeter sur LFI, car il faut garder une certaine rationalité; et ensuite, pour gagner à gauche, nous avons besoin du peuple insoumis qui n’a pas adhéré à ce cadre. Les électeurs, les sympathisants et les militants insoumis n’ont pas pris cette direction.
Vous dites la même chose.
Je n’aime pas ce parallèle qui oppose les extrêmes; je ne me situe pas là-dedans. Je milite pour l’unité des gauches et des écologistes, parce que c’est la condition essentielle pour battre durablement l’extrême droite.
Pour vous, des alliances ne seraient pas impossibles ?
Je vous réponds qu’il faut désormais des mots et des gestes d’apaisement authentiques, et ils doivent émaner de l’ensemble du paysage politique, y compris de La France insoumise.







