L’émission « L’Œil du 20 Heures » s’intéresse, ce jeudi, au bouleversement qui secoue le monde de l’édition. Parmi les auteurs qui quitter Grasset figurent Virginie Despentes, Frédéric Beigbeder et Gaël Faye, entourés d’environ 170 autres écrivains. L’enquête se prolonge sur une autre maison emblématique ayant vécu les mêmes remous : Fayard, désormais intégrée dans l’empire Bolloré.
Ce passage provient d’une portion de la retranscription du reportage cité ci-dessus. Pour le visionner en intégralité, cliquez sur la vidéo.
On est bien loin des lieux habituels pour une séance de dédicace: une rôtisserie. À Carpentras (Vaucluse), Marion Maréchal est venue apposer sa signature sur son premier ouvrage, un essai publié par Fayard, une maison reconnue dans le champ des sciences humaines. « On m’avait proposé quelque chose. Ils m’avaient laissé savoir, en amont, que, si un jour je désirais publier, ils seraient disponibles », nous explique la députée européenne du Groupe des Conservateurs et Réformistes européens. Car depuis que Fayard est sous l’égide de Vincent Bolloré, l’éditeur multiplie les sorties d’auteurs issus de l’extrême droite et des courants souverainistes. Voici une enquête sur le tournant éditorial qui secoue le monde de l’édition.
Pour ses vedettes, Fayard sort le grand jeu. Le premier ouvrage de Jordan Bardella a rencontré le succès. Pour la sortie du deuxième livre, fin octobre 2025, l’éditeur a carrément bloqué le prestigieux théâtre Marigny à Paris. « Ce second livre est né d’une interrogation simple que je me pose constamment : qui parle encore des Français aujourd’hui ? », présentait le jeune président du Rassemblement national devant un public d’invités. De notre côté, une autre interrogation simple s’est posée: quel est le coût d’une soirée de cette envergure ? Les chiffres restent confidentiels, mais nous les avons obtenus. Entre la location du lieu et le service traiteur: une facture de 62 000 euros destinée à Fayard.
Un écosystème au service de personnalités choisies
Au total, pour l’année 2025, Fayard a dépensé plus de 100 000 euros pour les dédicaces de Bardella, montant largement supérieur à celui investi pour les autres auteurs de la maison, qui restent au rang de quelques milliers d’euros au maximum. Une seule autre plume lié à l’extrême droite bénéficie d’un traitement particulièrement favorable: Éric Zemmour, avec plus de 13 000 euros dédiés à des déplacements et la location de salles. S’agit-il du succès de ces ouvrages qui justifierait de tels montants ? Fayard n’a pas apporté de réponse à cette question.
Mais l’édition ne se réduit pas à des séances de dédicaces pour promouvoir ses auteurs: Fayard dispose de leviers bien plus vastes que ces événements. Vivendi, dont Bolloré détient le contrôle, a mis la main sur Lagardère en 2023, et dispose désormais de Hachette, le plus grand groupe d’édition de France, dans lequel Fayard se situe. Le portefeuille s’étend aussi à plusieurs médias—Europe 1 et le JDD—qui s’ajoutent à CNews que Vivendi possédait déjà. Philippe de Villiers anime même une émission hebdomadaire sur CNews. Les lecteurs ont ensuite l’occasion de retrouver ces écrivains dans les boutiques Relay.
Le groupe Bolloré domine ainsi tout l’écosystème du livre, y compris les points de vente situés dans les gares, les aéroports et les hôpitaux. Impossible de passer à côté de ces petites boutiques rouges, qui comptent 450 points de vente en France. On y voit fréquemment figurer les auteurs souverainistes ou d’extrême droite publiés par Fayard, tels que Philippe de Villiers et Marion Maréchal, et, il y a quelques mois, Jordan Bardella et Éric Zemmour. Certains titres publiés par Fayard, et largement relayés, se vendent plutôt bien pour des essais politiques: Bardella a écoulé 107 000 exemplaires de son second livre, Zemmour 74 000, De Villiers 188 000, et Maréchal 15 000. Plus important que les chiffres eux-mêmes, ce serait l’orientation idéologique qui prend le pas.
L’idéologie avant la rentabilité ?
Une source interne, qui n’était plus en poste chez Fayard mais qui a souhaité demeurer anonyme, affirme avoir été témoin d’un processus où ces choix éditoriaux ne s’expliquent pas uniquement par la célébrité des noms, mais par l’accumulation de petits auteurs qui renforcent ce dessein idéologique. « Aujourd’hui, si l’on considère le basculement de la maison, ce n’est pas tant dû aux grandes signatures que par la somme de petits auteurs qui renforcent ce projet idéologique » résume-t-elle.
Parmi ces auteurs, Xenia Fedorova, ex-patronne de Russia Today France, média jugé propagandiste et interdit par l’Union européenne: 2 230 exemplaires vendus. Autre exemple, Alain de Benoist, penseur historique de la droite radicale: 468 livres seulement. « Un auteur comme Alain de Benoist, figure de la nouvelle droite des années 80, quasi inconnu hors des cercles extrémistes; on ne met pas en marché ce type d’auteur dans une perspective de rentabilité. C’est pourtant symbolique: il n’avait jamais été publié par une grande maison parisienne » note encore notre témoin.
Des auteurs qui savent que Fayard acceptera de les voir coûter cher. Les documents confidentiels, qui estiment les pertes potentielles sur les ventes futures, en témoignent. Pour le penseur d’extrême droite Alain de Benoist, Fayard avait prévu une perte de 4 000 euros; pour Xenia Fedorova, c’est 23 000 euros de déficit. En théorie, les pertes seraient compensées par des best-sellers, mais les comptes de Fayard se sont tout de même retrouvés dans le rouge en 2024, avec près d’un million d’euros de pertes, une première depuis une dizaine d’années.
« Cette maison utilise la notoriété des historiens pour servir de tremplin à une opération purement politique »
La prise de pouvoir de Bolloré a également provoqué le départ de grandes signatures, comme Virginie Grimaldi, qui avait été l’une des stars des ventes: « Je quitte Fayard avec une grande tristesse. […] Mes valeurs et mes convictions ne correspondent plus à la ligne actuelle de la maison », avait-elle déclaré. Pour ceux qui cherchent à partir, un obstacle demeure: la restitution de leurs droits d’auteur. C’est le combat mené par l’historien Jean-Yves Mollier, auteur de huit ouvrages chez Fayard: « Cette maison exploite la renommée des historiens, des sociologues et des anthropologues pour propulser une opération strictement politique. Jordan Bardella, Philippe de Villiers, ont-ils besoin de nous ? Non, absolument pas », déplore-t-il.
Après plusieurs rebondissements, Mollier obtient finalement gain de cause. Fayard lui a adressé, le mois dernier, une lettre lui confirmant la restitution intégrale de ses droits littéraires.
Comment Fayard justifie-t-elle ce virage éditorial ? Dans cet esprit, Lise Boëll, la présidente, s’exprimait dans le Journal du Dimanche, média affilié au groupe Bolloré, en septembre dernier: « Fayard se distingue par son ancrage dans les grands enjeux de notre époque, loin d’un égoïsme parisien. […] Si l’on cherche la signature de ma démarche, elle se lirait sans doute dans cette attention accordée à la diversité des voix et à l’ouverture sur le monde. »
Malgré nos sollicitations pour des entretiens, Fayard, Hachette et Vivendi n’ont pas souhaité répondre à nos questions.







