Pour esquiver la censure, le Premier ministre doit réussir à unifier les soutiens venant du centre, de la droite et de la gauche. Même s’il est persuadé de la pertinence de cette approche, mettre en œuvre cette stratégie dans la situation présente paraît risqué.
Jour décisif pour François Bayrou
Aujourd’hui, le 14 janvier à 15 heures, François Bayrou se prépare à prononcer à l’Assemblée nationale son discours capital de politique générale. Cet exercice est périlleux, car le Premier ministre doit savoir gagner les faveurs aussi bien à droite qu’à gauche, en évitant de se retrouver dans les griffes du RN pour ne pas être censuré.
Cela fait trois décennies qu’il en rêve. Pendant ces trente années, au travers de ses ouvrages et de ses interventions publiques, François Bayrou n’a cessé de plaider pour l’union des forces modérées du centre, de la droite et de la gauche. Le moment est enfin venu de mettre ses idées en pratique avec ce discours qu’il a minutieusement préparé en solitaire depuis plusieurs jours. Pour en arriver là, François Bayrou, tenace, a consenti à bien des sacrifices, traversé des épreuves et fait face à d’innombrables humiliations. Il a su résister aux pressions exercées par Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy, qui cherchaient à le dissuader de libérer le centre de l’emprise de la droite.
Depuis trente ans, il défend inlassablement l’idée d’une « alliance entre la droite républicaine et la gauche pragmatique » pour, comme il le dit, faire émerger ce qu’il appelle « le bloc central de la société française ». Maintenant qu’il est en position de gouverner à Matignon, François Bayrou a la chance de mettre ses convictions en pratique, bien que ses espoirs soient limités.
La gauche l’accuse de rigidité, tandis que la droite lui reproche déjà de faire trop de concessions à la gauche. Ceci est particulièrement sensible en ce qui concerne la question des retraites, un sujet emblématique des divisions sociales et politiques en France. Le vieillissement de la population, la profondeur des déficits publics, et le niveau des pensions imposent aux différents partis une approche pragmatique. Néanmoins, depuis des années, et encore plus depuis 2022, on observe l’effet inverse. Et même si François Bayrou parvient à se soustraire à la censure cette semaine, rien ne garantit qu’il ne gagne plus que quelques mois de répit.
Un débat fracturé à l’Assemblée nationale
Un consensus durable et solide au centre semble désormais improbable, car il est peut-être trop tard pour cela. Depuis 2022, et à plus forte raison depuis les législatives de juillet dernier, l’Assemblée nationale se transforme sous l’effet des colères cumulées de la France Insoumise et du RN. L’écoute de l’adversaire a fait place aux désaccords virulents, où les échanges d’invectives et la disqualification de l’opposant deviennent la norme, comme on le verra encore aujourd’hui. Les réseaux sociaux inondent l’hémicycle d’agitation, le débat public vire à l’excès, et sur ces décombres, la plupart des figures politiques ne songent qu’à leurs ambitions personnelles, se voyant déjà candidats potentiels pour 2027. Il y a 35 ans, un groupe d’intellectuels renommés – Jacques Julliard, Pierre Rosanvallon et François Furet – envisageait l’arrivée d’une « République centriste ». Celle-ci s’efface progressivement au profit d’une République des extrêmes.