Benjamin Morel, politologue et spécialiste en droit constitutionnel, affirme comprendre la logique derrière la position du ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, qui choisit de ne pas interdire la marche blanche prévue ce samedi en hommage à Quentin Deranque, militant nationaliste tué à Lyon, et ce malgré les risques de violences potentiels qui y sont associés.
Plus d’une semaine s’est écoulée depuis le décès de Quentin Deranque, militant nationaliste tué lors d’un accrochage avec des militants antifascistes à Lyon. L’enquête avance et la piste privilégiée viserait des membres de la Jeune Garde, un mouvement antifasciste cofondé par le député insoumis Raphaël Arnault. Malgré des risques de violences bien présents, le ministre de l’Intérieur a refusé d’interdire la marche blanche prévue, ce qui, selon le politologue Benjamin Morel, s’explique par la nécessité de respecter la liberté de manifester.
Ce passage illustre une partie de la retranscription de l’entretien enregistré plus tôt. Pour l’écouter dans son intégralité, cliquez sur la vidéo.
Brigitte Boucher : On revient bien sûr sur l’affaire Quentin Deranque. Sept personnes ont été mises en examen pour homicide volontaire et complicité, dont l’un des collaborateurs de Raphaël Arnault, député de La France insoumise. Tous ces prévenus appartiennent ou gravitent autour d’un courant d’extrême gauche et contestent toute intention d’homicide. Une marche blanche est organisée à Lyon demain. Le maire de la ville, Grégory Doucet, envisage son interdiction par crainte de troubles à l’ordre public. Laurent Nuñez, le ministre de l’Intérieur, a précisé ce matin qu’il ne demandait pas l’interdiction de cette manifestation. Est-ce raisonnable de maintenir ce rassemblement ? Y a-t-il des risques d’affrontements entre extrême gauche et extrême droite ?
Benjamin Morel : Des risques véritables existent. Il y a des mouvances qui n’hésitent pas à assumer la violence. Toutefois, l’analyse du ministre de l’Intérieur n’est pas dépourvue de fondement. Il faut bien comprendre qu’un interdit de manifester est soumis à un contrôle juridictionnel. Ce n’est pas une décision purement discrétionnaire du préfet ou du responsable politique. Si une interdiction est jugée disproportionnée, elle peut être annulée par le juge administratif. On se rappelle qu’il y a quelques années, une manifestation présentant des éléments néofascistes et un certain décor n’a pas pu être interdite, car il faut peser la liberté de manifester et la liberté d’expression à travers le prisme d’un contrôle de proportionnalité.
Et même si cela pouvait paraître être une provocation, l’objectif demeure surtout de savoir si le gouvernement et la préfecture disposent des moyens suffisants pour maintenir l’ordre. Si ce n’est pas le cas, ils doivent le démontrer au juge et en conclure qu’ils ne peuvent empêcher l’événement; on ne peut pas imposer une interdiction a priori.
Le ministre de l’Intérieur estime en tout cas pouvoir garantir l’ordre sur place. L’ultradroite aurait, elle, annoncé son intention de se réunir pour l’hommage prévu demain. Cette mouvance est-elle vraiment très structurée en France, et au-delà de nos frontières ?
Ce n’est pas une organisation profondément centralisée, bien moins encore que l’ultragauche. Cette mouvance se distingue par une forte division idéologique: on y côtoie des néofascistes, des catholiques intégristes, parmi d’autres courants. Elle est aussi surtout très locale, Lyon en étant le principal foyer, avec des flux plus sporadiques vers d’autres villes comme Marseille.
C’est véritablement Lyon qui concentre historiquement ce mouvement ?
Oui. Depuis la fin du XIXe siècle, Lyon a été un bastion pour une jeunesse ultradroite estudiantine qui s’y est fortement structurée, plus qu’ailleurs en France, même si on retrouve des traces à Paris et ailleurs. Ces dernières années ont toutefois vu une certaine convergence des courants autour d’objectifs partagés — notamment une opposition marquée à l’immigration et à la question du « grand remplacement ». Cela donne à ce courant une cohérence plus prononcée qu’il y a cinq ou dix ans, même s’il reste majoritairement composé de structures locales plutôt que d’un réseau national unique.
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