Le Rassemblement national cherche à exploiter le contexte pour s’en prendre à La France insoumise et aux groupes d’ultragauche, tout en s’exposant au risque d’être interrogé sur ses liens éventuels avec des mouvements d’ultradroite.
Le Rassemblement national se retrouve confronté à un retournement de sa ligne. Suite au décès du jeune militant identitaire Quentin Deranque à Lyon, le parti lepéniste intensifie ses attaques contre l’extrême gauche et La France insoumise. Le président du RN, Jordan Bardella, a réuni la presse au siège du mouvement à Paris, pour une allocution consacrée à ce dossier, le mercredi 18 février. Devant les caméras, il a exhorté à « établir un véritable cordon sanitaire pour isoler La France insoumise et la tenir à l’écart des institutions, que ce soit à l’Assemblée nationale » ou lors des « élections municipales ».
En s’emparant délibérément de cette expression destinée à exclure les partis d’extrême droite, le chef du RN met en place une tactique de diabolisation destinée à affaiblir le vote en faveur de Jean-Luc Mélenchon et à achever la normalisation du mouvement lancé par Jean-Marie Le Pen. Toutefois, la campagne du RN contre les groupuscules violents de l’extrême droite remet aussi sous les projecteurs ses liens historiques ou plus récents avec des courants radicaux.
Bardella confronté une nouvelle fois à la violence d’ultradroite
« Je place sur le même plan l’ultragauche et l’ultradroite », a affirmé Bardella au pupitre, appelant à la dissolution de tous les groupes prônant la violence politique. Cette revendication avait déjà été avancée par le RN en 2022, lorsque Marine Le Pen avait adressé une lettre ouverte à la Première ministre Elisabeth Borne pour demander la dissolution « des groupuscules extrémistes ».
Cette démarche vise à effacer l’image du Front national – qui a puisé ses racines dans les mouvances d’extrême droite de l’après-guerre – et à couper les ponts avec des organisations violentes comme le GUD ou le Bloc identitaire, qui avaient autrefois entretenu des liens avec le parti à la flamme. « C’est le combat de sa vie, depuis quinze ans [Marine Le Pen] a complètement écarté tous ceux qui pouvaient frayer avec les extrêmes », a affirmé le député Franck Allisio, mardi, sur 42mag.fr.
Pourtant, les journalistes présents lors de la conférence ont interrogé le jeune dirigeant sur les actes violents perpétrés par des groupes nationalistes ou identitaires. « Je n’aurai aucune complaisance pour la violence, d’où qu’elle vienne », a-t-il répondu, avant de marquer une pause d’exaspération.
« Je m’étonne un peu que le débat se déplace depuis quelques minutes du terrain de l’ultragauche pour aller vers celui de l’ultradroite : c’est l’extrême gauche qui a tué dans les rues de Lyon. »
Jordan Bardella, président du RNen conférence de presse à Paris, le 18 février 2026
Le dirigeant du RN a notamment soutenu que « le Rassemblement national et son prédécesseur » [le Front national] « n’ont jamais appelé à la violence en politique », même si son fondateur Jean-Marie Le Pen a été condamné en 1998 pour des violences sur la maire socialiste de Mantes-la-Jolie. Bardella a également défendu la Cocarde, un syndicat étudiant classé à l’extrême droite dont certains membres ont été épinglés pour des actes violents. « Sauf erreur de ma part, la Cocarde n’appelle pas à organiser des ratonnades », a-t-il balayé. Interrogé sur les groupuscules d’extrême droite qu’il est selon lui nécessaire de dissoudre, le président du RN s’est abstenu d’en désigner.
Un collaborateur parlementaire RN « viré »
Face au discours du RN, des voix de gauche s’inquiètent. « Il faut rester vigilant, dans le climat actuel, nous sommes tous dans une logique de prise de distance et de condamnation de La France insoumise, mais il ne faudrait pas que l’extrême droite s’en sorte avec les honneurs. L’extrême droite a aussi énormément à se reprocher », estimait jeudi la sénatrice socialiste Laurence Rossignol, sur 42mag.fr.
La parlementaire du Val-de-Marne a notamment évoqué les liens du collectif Némésis avec « des groupes violents » comme Génération identitaire et les Zouaves de Paris, dissous respectivement en 2021 et 2022. « J’aurais tendance à dire que cette récupération politique va leur retomber sur le nez » [pour le RN], avance l’insoumis Éric Coquerel, « mais quand je vois certains à gauche expliquer qu’il faut un cordon sanitaire vis-à-vis de nous, c’est la porte ouverte pour que Jordan Bardella appelle à faire front commun contre nous ».
Depuis plusieurs années, le RN tente de se distancer de ces courants, sans parvenir à se défaire totalement d’eux. En septembre 2024, le député RN Philippe Schreck avait dû se séparer de son collaborateur parlementaire après des révélations de Libération sur son appartenance à un mouvement identitaire proche des réseaux néofascistes.
Un autre collaborateur de député a aussi été licencié après avoir publié le message « l’extrême gauche tue. Tuons l’extrême gauche » sur le réseau X. « On l’a viré. Étant donné qu’on condamne toute violence, on ne peut rien laisser passer et on n’a pas la main qui tremble », affirme un cadre du RN, « On n’est jamais totalement à l’abri que ce genre de choses se reproduise », regrette-t-il, mais on prend toutes les précautions.
« Nous sommes vigilants, tout dérapage grave sera sanctionné, mais les collaborateurs parlementaires savent parfaitement quelles sont les consignes du parti. »
un conseiller du RNà 42mag.fr
La présence de certains groupes identitaires lors des rassemblements en hommage à Quentin Deranque représente également un défi pour la formation au pouvoir. À Paris, une cinquantaine de personnes casquées ont effectué des salut nazis et scandé « On est chez nous, justice pour Quentin », dimanche soir, dans le 11e arrondissement. Le parquet de Paris a ouvert une enquête. Dans la capitale, l’événement, auquel avaient pris part nombre de cadres et élus du RN, était organisé par le groupuscule Les Natifs, dont des militants sont poursuivis pour injure raciale et incitation à la haine.
Autant que possible, l’état-major du parti agit avec prudence: Bardella a appelé jeudi soir les élus à ne pas prendre part à de futurs rassemblements en hommage à Quentin Deranque, « sauf circonstances locales très particulières et strictement encadrées (hommage rendu par une collectivité locale, par exemple) » et à ne pas « y associer le Rassemblement national ». « Certaines organisations, clairement liées à l’ultradroite et que nous refusons de fréquenter par cohérence avec notre ligne réaffirmée cette semaine, cherchent aussi à provoquer l’affrontement », écrit-il dans un message adressé à la boucle WhatsApp des élus RN et transmis à 42mag.fr par le parti.
« C’est toute la difficulté : rendre hommage à un garçon de 23 ans mort ne pose pas problème en soi. Mais s’il advient qu’à ces rassemblements il y ait des personnes qui font des salut nazi, ou tiennent des propos que nous ne cautionnons pas, cela change tout », reconnaît un parlementaire RN. Un exercice délicat pour le mouvement, qui aspire à affiner sa normalisation d’ici 2027.







