Deux ans après avoir été le théâtre de nombreuses manifestations et passée grâce au recours à l’article 49.3, cette réforme qualifiée de « mère des réformes » est relancée par François Bayrou pour une période de trois mois. Du côté du président et de son entourage, on souhaite préserver un legs qui suscite des débats mais est considéré comme indispensable.
Un Dialogue Crucial Sur La Réforme des Retraites
Dix syndicats et associations patronales se tiennent prêts, cinq ministres sont mobilisés, trois mois de discussions sont prévus : voilà le décor planté pour une concertation tant attendue sur la réforme des retraites. Cette initiative, promise par François Bayrou, est destinée à relancer les débats après une période tumultueuse. Les travaux commencent officiellement le vendredi 17 janvier et doivent se poursuivre avec une mission complexe de chiffrage sur le financement. Pour conclure ce chapitre épineux, le Premier ministre vise un accord « à la fin mai » tout en soulignant qu’il est « inconcevable qu’une question aussi cruciale pour la société française soit tranchée uniquement par la confrontation ».
Voilà pourquoi le gouvernement est sollicité pour revisiter un dossier qui a non seulement mobilisé mais aussi divisé la France durant les mois précédents. Naïma Moutchou, députée Horizons, reconnaît que la réforme est « un sujet particulièrement abrasif », souvent délicat et impopulaire. Les propos résonnent aussi dans l’opposition. Hadrien Clouet, député de la Haute-Garonne pour le parti LFI, déclare que « le débat persiste car ce sujet reste fondamentalement le point de discorde majeur entre le gouvernement et l’opinion publique. Cette réforme est extrêmement impopulaire et elle est minoritaire à l’Assemblée, un véritable paradoxe. »
Les Macronistes Sous Pression
Avec l’installation d’une délégation permanente pour la réforme, cette dernière revient ainsi au centre des discussions politiques. Avait-elle vraiment disparu de la scène depuis la réélection d’Emmanuel Macron ? Dès son premier mandat, il avait dû abandonner l’idée d’un système de retraite à points après de nombreuses manifestations, des grèves massives et la crise du Covid-19. Pour son début de second mandat, le président opte pour une nouvelle direction. « Il est nécessaire de travailler davantage », déclarait-il lors de ses vœux de fin d’année 2022.
En augmentant l’âge de départ à 64 ans tout en allongeant la période de cotisation, l’objectif était d' »assurer l’équilibre du système pour les décennies à venir ». Malgré les efforts de concertation menés par la Première ministre Elisabeth Borne et la recherche d’appuis à l’Assemblée, le recours à l’article 49.3 a été nécessaire pour faire passer le texte, échappant de peu à la censure. « Cette réforme est-elle acceptée ? Clairement non… un consensus n’a pu être trouvé. C’est regrettable », avait affirmé le président le 17 avril 2023.
Depuis, cette question brûlante revient régulièrement sur la table, pesant sur le camp présidentiel. Deux mois après sa promulgation, le groupe Liot avait tenté d’abroger la loi durant une session parlementaire le 8 juin 2023, sans succès. Cette manœuvre a néanmoins inspiré la gauche qui compte bien profiter de chaque occasion pour proposer l’abrogation, promet un collaborateur socialiste.
Les divers partis d’opposition ont exploité toutes les opportunités pour s’opposer au report de l’âge de la retraite. La France Insoumise s’est évertuée, lors de ses sessions parlementaires en 2023 puis 2024, à démanteler la réforme. La dissolution de juin 2024 a vu le Front populaire fonder sa campagne sur le slogan « Non aux 64 ans ». Des tentatives également entreprises par les partis socialistes et insoumis qui ont inséré des amendements d’abrogation dans le budget de la Sécurité sociale, tous refusés par le Sénat. Même le Rassemblement National a mis à profit sa session parlementaire d’octobre 2024 pour tenter de ramener l’âge légal à 62 ans. Ces efforts répétés ont permis de maintenir la critique vivace mais n’ont abouti à aucun succès concret.
Des Remises en Cause d’une Réforme Jugée « Injuste »
La nouvelle phase de dialogue sera-t-elle l’occasion de clore ce chapitre tumultueux ? Conduite sans a priori par François Bayrou, avec un mandat de l’Élysée, cette concertation pourrait donner aux partis au pouvoir l’occasion de revoir leur approche d’une réforme qui a semé la frustration. Sur le fond, nombre de politiciens soutenaient une alternative, soit plus ambitieuse, soit plus protectrice, tel le député Jean-René Cazeneuve d’Ensemble pour la République qui estime que « l’approche correcte aurait été celle des retraites à points ».
« La réforme est perçue comme injuste », a déclaré la présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, sur France Inter. Le député MoDem Philippe Vigier s’accorde à dire qu’il est crucial de rouvrir le dialogue pour trouver des solutions supplémentaires, évoquant la pénibilité, les parcours professionnels des femmes et l’emploi des séniors.
Quant à la procédure, les alliés d’Emmanuel Macron se remémorent avec amertume les épreuves du printemps 2023. « C’était évident que cela deviendrait le point de fixation de l’opposition », se rappelle Fadila Khattabi, présidente de la commission des affaires sociales à l’époque. Selon elle, l’erreur originelle fut l’emploi de l’article 49.3. « Si le texte avait été voté sans y recourir, nous n’en serions pas au point actuel », poursuit-elle. Cette procédure parlementaire a été vivement critiquée par l’opposition comme une atteinte à la démocratie.
En 2025, l’opinion publique n’a pas franchement évolué à l’égard de la réforme. Deux ans après un hiver agité par des manifestations nationales, « près de deux tiers des Français y restent fondamentalement opposés », indique Mathieu Gallard, directeur de recherche à l’institut Ipsos. « Chaque fois que cette question ressurgit dans l’actualité, c’est immédiatement très explosif. Peut-être un futur problème pour les macronistes », ajoute-t-il. « Cette question continue de peser lourdement sur notre pays », a concédé le Premier ministre lors de sa déclaration de politique générale.
La Responsabilité des Républicains
Les soutiens du président se font l’écho de la nécessité de la réforme, qu’ils voient avant tout comme une opération financière pour garantir la viabilité du système. « Les retraites, plus qu’un défi politique, relèvent d’une arithmétique simple : davantage de retraites à verser, des déficits croissants à combler, et une population active en diminution », a expliqué Gabriel Attal, chef des députés EPR, au sein de l’Assemblée, à la suite de la déclaration gouvernementale de François Bayrou.
Désormais, le gouvernement bénéficie du soutien d’une large partie du camp républicain. « Ni abrogation ni suspension », a souligné Gérard Larcher, le président du Sénat, évoquant ainsi la prudence de revenir sur la réforme sans proposition alternative de financement. Laurent Wauquiez a insisté sur l’irresponsabilité politique de contester la réforme sans alternatives viables. Un discours qui contraste avec l’attitude de 2023, quand la droite manifestait quelques réticences à soutenir l’exécutif. « Elisabeth Borne a fait le maximum, cherchant les soutiens nécessaires, mais il y avait les sirènes de la Nupes et des Républicains qui n’ont pas appuyé la réforme », rappelle l’ex-ministre Fadila Khattabi.
« Les Républicains partagent une part de responsabilité. »
Fadila Khattabi, ancienne ministre des gouvernements Borne et Attalà 42mag.fr
Pour les alliés du gouvernement, la frustration a laissé place à la colère, après une débâcle électorale lors des européennes, une dissolution inattendue et des législatives aboutissant à la perte de la majorité relative. « Nous subissons aujourd’hui le manque de cohérence des Républicains, qui actuellement défendent le plus ardemment cette réforme ! », déclare un député de la majorité. Pour un conseiller ministériel, « Avec un soutien républicain cohérent, la situation serait aujourd’hui différente. »
Des Dangers en Vue ?
Lancé dans cette « remise à plat », le gouvernement de François Bayrou pourrait bien se heurter à des obstacles sur cette « mère des réformes ». Le danger est réel pour Bayrou, qui agit avec précaution. En effet, il avait dès septembre 2022 mis en garde contre toute tentative de « passage en force », critiquant en avril 2023 le manque de clarté sur la communication.
D’un côté, infléchir la réforme pourrait lui permettre de rester à Matignon, mais cela reviendrait à ébranler un des piliers du second mandat. « Abandonner cette réforme, c’est renoncer à toute autre dans ce pays ! » avertit Philippe Vigier, député MoDem. De l’autre, si Bayrou échoue à se tourner vers une renégociation de la réforme de 2023, les oppositions de LFI au RN pourraient se liguer pour provoquer sa chute. Pour le gouvernement, qui ambitionne de retrouver le cours normal de son quinquennat, l’opportunité est donc ténue et la tâche politique des plus ardues.