Depuis l’éclatement du conflit au Moyen-Orient, le coût du gazole affiché à la pompe grimpe de manière bien plus prononcée que celui du pétrole brut. Quant aux distributeurs, leur tarification suit de près les prix des produits raffinés qui leur sont fournis, puis revendus par les sociétés pétrolières.
Le responsable des hausses de prix semble toujours le même. À chaque élévation des tarifs à la pompe, on pointe invariablement le Brent comme bouc émissaire. Ce brut, majoritairement extrait en mer du Nord, sert de référence mondiale pour suivre l’évolution du coût du pétrole.
Lorsque le prix du baril de Brent s’enflamme, les tarifs affichés dans les stations-service prennent aussi de la hauteur. En revanche, lorsque ce baril se replie, les prix à la pompe suivent-ils le même mouvement ? Franceinfo a analysé les fluctuations des cours des hydrocarbures sur les marchés financiers sur plusieurs mois, en croisant les séries publiées par l’Union française des industries pétrolières (Ufip) avec les niveaux des prix moyens affichés à la pompe par le ministère de l’Économie et des Finances.
Le constat montre que la progression des prix du gazole a dépassé de loin celle du pétrole brut depuis le déclenchement du conflit au Moyen-Orient. Cette déconnexion s’observe en amont des chaînes de distribution, entre l’extraction du pétrole et sa revente par les majors sous forme de carburants sur les marchés de gros. Les stations-service, pour leur part, semblent plutôt répercuter fidèlement les variations des tarifs des produits finis qui leur sont fournis par les compagnies pétrolières.
Émergence marquée du gazole
Le graphique ci-dessous met en regard l’évolution du prix moyen hors taxes de l’essence et du gazole en France avec celle du Brent. La flambée des prix du gazole a été nettement plus prononcée que celle du pétrole brut. Au 1er mai, le litre de gazole hors taxe affichait un coût rétrospectif de 0,48 euro de plus qu’au début janvier, tandis que le Brent et le sans-plomb avaient gagné environ 0,30 euro chacun.
Selon Janiv Shah, analyste spécialiste des matières premières chez Rystad Energy, cette situation s’explique par la dépendance élevée de l’économie européenne au gazole et par une rupture des chaînes d’approvisionnement pour ce carburant. « Il s’agit avant tout d’une question de demande et de niveaux d’importations. Les importations demeurent modestes, mais la demande grimpe, et la part du gazole dans la consommation européenne totale est plus importante que celle de l’essence », explique-t-il à 42mag.fr.
Le conflit au Moyen-Orient et la fermeture du détroit d’Ormuz ont fortement limité les sources d’approvisionnement en gazole. « Après la crise en Ukraine, l’Europe a réorienté ses achats de gazole vers le Moyen-Orient et l’Asie. Or les échanges avec le Moyen-Orient sont désormais rompus. Et comme les raffineries asiatiques ont imposé des restrictions d’exportation, il n’y a plus de matière première asiatique non plus. L’Europe a donc perdu deux de ses principaux fournisseurs de gazole », résume Janiv Shah.
Or, ce resserrement des importations ne peut être comblé par les capacités de production des raffineries européennes. « La qualité actuelle du pétrole brut utilisé en Europe permet de produire plus d’essence que nécessaire, mais pas suffisamment de gazole », précise l’expert. « D’un côté, on observe donc un léger excédent d’essence sur le marché européen, tandis que, de l’autre, la configuration des approvisionnements en gazole est fortement déficitaire. »
L’effet « fusée-plume »
Grégory Caret, directeur de l’observatoire de la consommation de Que Choisir Ensemble (anciennement UFC Que choisir), estime que les mouvements des marchés ne sauraient se résumer à une simple interaction entre offre et demande. « Il n’y a pas que des acheteurs : il y a aussi de la spéculation », pointe-t-il. Il dénonce notamment des achats anticipés réalisés par TotalEnergies dès le début du mois de mars, qui auraient généré un profit d’un milliard de dollars selon le Financial Times. « Qu’un producteur vienne acheter son propre produit afin de le revendre plus tard, c’est tout de même ironique », souligneCaret.
Ce spécialiste a récemment publié une note qui compare les rythmes des hausses et des baisses des cours du Brent avec les tarifs à la pompe. Cette étude interroge l’existence de l’effet « fusée-plume », à savoir une progression des prix à la pompe qui grimpe vite comme une fusée, puis retombe lentement comme une plume. Selon Que Choisir Ensemble, cet effet serait observable dans les stations-service, surtout en période de crise. « Lors d’un choc pétrolier, les prix à la pompe finissent par s’ajuster à la hausse ou à la baisse du baril, mais le délai d’ajustement est nettement plus long lorsqu’il s’agit d’une diminution des prix », conclut l’étude.
Rotterdam, pilier du marché
Face à ce constat, les distributeurs avancent qu’ils s’approvisionnent en produits raffinés et non en pétrole brut. « Je suis moi-même gérant d’une station-service et les prix que j’affiche dépendent de ceux de mon fournisseur, lui-même approvisionné à partir des raffineries selon le tarif Rotterdam », répond Francis Pousse, président national des distributeurs carburants et énergies nouvelles chez Mobilians. Ce syndicat représente 5 400 stations-service en France (hors grandes surfaces) et renvoie au marché de Rotterdam, aux Pays-Bas, l’un des principaux hubs européens où s’approvisionnent les distributeurs en carburants raffinés. Les tarifs pratiqués à Rotterdam servent de référence pour l’ensemble du marché de gros européen.
Dans une note publiée en 2021, des économistes de la Banque de France avaient comparé au jour le jour les fluctuations des prix sur le marché de Rotterdam avec ceux pratiqués par les stations-service en France. Ils avaient alors conclu à l’absence d’effet « fusée-plume » entre les prix à la pompe et ceux de Rotterdam. « La réaction des stations face à une baisse du coût d’achat de la matière première est identique à celle observée lors d’une hausse de ce coût : les prix des carburants s’ajustent à la même vitesse et l’ampleur de l’ajustement à long terme est identique », expliquait l’étude.
Mais ce constat est-il toujours d’actualité aujourd’hui ? La comparaison entre les tarifs à Rotterdam et les prix affichés à la pompe, réalisée par 42mag.fr sur le graphique ci-dessous, semble indiquer que les prix à la pompe restent alignés sur ceux du marché de gros, que l’on soit en période de hausse ou de baisse des coûts des carburants.
Les professionnels du secteur indiquent que les services du ministère de l’Économie seraient parvenus aux mêmes conclusions lors d’une réunion organisée à Bercy fin avril. « Il n’y avait pas de différence notable entre les effets des hausses et ceux des baisses », affirme Olivier Gantois, président de l’Ufip. Sollicitée, la direction du ministère de l’Économie ne contredit pas les propos de l’Ufip et précise que l’évolution des prix à la pompe fait l’objet d’un suivi encore en cours. « Nous essayons d’ouvrir le capot et de comprendre au mieux les variations des prix », fait savoir le ministère, qui entend pousser les distributeurs à prendre leurs responsabilités.
Mais qu’en est-il des marges réalisées par les raffineurs ? Après l’annonce, le 29 avril, de près de 5 milliards d’euros de bénéfices d’août premiers trimestre par TotalEnergies, et alors que ces chiffres ont suscité des appels à taxer ces superprofits, le Premier ministre Sébastien Lecornu a exhorté le groupe pétrolier à faire preuve de « bon sens » et à instituer « un plafonnement généreux des prix à la pompe », selon des propos relayés par la Tribune du dimanche. Déjà, à la mi-avril, les ministres de l’Économie et de l’Énergie, respectivement Roland Lescure et Maud Bregeon, avaient demandé l’ouverture d’une enquête sur les marges des raffineurs auprès de la Commission européenne. « Compte tenu des risques de collusion et de manipulation… la France demande, au niveau européen, des mesures destinées à accroître la transparence sur la formation des prix des produits raffinés », détaillaient les deux ministres dans une lettre publiée par BFMTV.







