Élu dès le premier tour des municipales, le nouveau maire affilié à LFI de la seconde ville d’Île-de-France organise un grand rassemblement prévu samedi après-midi, en réaction aux propos racistes qui l’ont visé sur CNews. Se décrivant comme un enfant de Saint-Denis, il voit dans ce rendez-vous le point de départ d’un mouvement qui pourrait s’étendre au niveau national puis européen.
La simplicité austère du lieu tranche avec les polémiques qui ont marqué ses trois premières semaines en poste. Dès le soir même de sa victoire, l’élu de La France insoumise a été la cible d’un montage dans un duplex sur LCI qui déformait ses propos. Au milieu de l’euphorie des partisans, l’expression « ville des rois et du peuple vivant » se voit déformée en « ville des Noirs » sur les réseaux sociaux. L’information est rapidement reprise par des figures d’extrême droite, comme Gilbert Collard ou Jean Messiha, puis relayée par plusieurs médias. Deux jours plus tard, il est interrogé sur BFMTV au sujet d’éventuels liens avec des narcotrafiquants. Il garde son calme. « Je viens démontrer que, dans les quartiers populaires, il n’y a pas que des rustres, même en tant qu’héritier d’une immigration ouvrière, postcoloniale et afro-descendante », explique-t-il à 42mag.fr. Sur CNews, la chaîne du milliardaire conservateur Vincent Bolloré, il est tour à tour rapproché d’un « mammifère de la grande famille des singes » par le psychologue Jean Doridot puis d’un « mâle dominant » par le philosophe Michel Onfray. En réaction, le maire a porté plainte mercredi contre CNews et les deux intervenants. Une enquête a été ouverte à Paris pour injure à caractère raciste, dans laquelle le préfet s’est porté partie civile. Le maire de la deuxième ville d’Île-de-France appelle aussi à la fermeture de CNews et à exclure Michel Onfray de l’antenne. « Il faut des mesures claires, parce qu’un écosystème raciste prospère derrière » estime-t-il. Il rappelle que, depuis quelques jours, les cinq standardistes de la mairie reçoivent régulièrement des appels racistes, certains demandant si Saint-Denis est la « ville des Noirs » ou diffusant au combiné le célèbre refrain du duo malien Amadou et Mariam, « Le dimanche à Bamako… » « Ce qui m’arrive, c’est une alerte de plus, après tant d’autres. Quand on voit des joueurs traités de singes sur les terrains, ce n’est pas nouveau. Quels enseignements en tirer ? », interroge le maire. Pour avancer, l’ancien basketteur appelle à un rassemblement le samedi 4 avril à 14 heures, devant l’hôtel de ville, afin de fédérer les « citoyens, collectifs, syndicats et formations politiques » face à « une parole raciste qui se libère ». Il espère attirer entre 5 000 et 10 000 personnes. « Une quinzaine de députés LFI » serait d’après les indiscrétions du groupe parlementaire. En quelques semaines, le Dionysien est devenu une figure d’envergure nationale, capable d’attirer plusieurs milliers de manifestants. « Le rassemblement du 4 avril vise à fédérer tous ceux qui estiment que la question centrale aujourd’hui est le danger que représente l’extrême droite. » à 42mag.fr Né à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine), il a grandi en partie dans les cités du quartier Saint-Denis, notamment DDF (Gaston-Dourdin, Jacques-Duclos et Colonel-Fabien). Au départ, le jeune Bally ne maîtrisait pas totalement le français et parlait plutôt le bambara, langue majoritaire au Mali, où il s’installe à l’âge de deux ans avec ses parents. De retour en France à la fin des années 1970, l’école devient un vecteur d’intégration et le conduit jusqu’aux études supérieures. Il décroche ensuite un poste de cadre à la RATP, avec le sceau syndical CGT. Parallèlement, sa passion pour le basket le fait progresser au niveau départemental. En 2001, le meneur devient semi-professionnel lorsque Patrick Braouezec, maire communiste de Saint-Denis de 1991 à 2004, le repère. « Il ne lâchait rien », se souvient l’ancien élu. « On l’avait repéré pour son obstination et son esprit libre. » Il intègre le conseil municipal et devient conseiller départemental, avant d’occuper, de 2008 à 2014, le poste de vice-président de la collectivité. L’« enfant de Saint-Denis », comme l’appellent ses soutiens, goûte rapidement à la vie politique. Il songe à une candidature aux législatives de 2017, mais renonce. Trois ans plus tard, ce père de quatre enfants se démarque davantage du Parti communiste, dont il n’a jamais été affilié, et obtient 18 % des voix sous l’étiquette LFI lors d’un scrutin municipal bouleversé par la pandémie. La gauche de la gauche est fracturée et le socialiste Mathieu Hanotin met fin à près de soixante-quinze ans d’administration communiste dans la cité des rois. Bally Bagayoko réfléchit déjà à la suite et travaille méthodiquement à son terrain d’action: d’abord chercher à fédérer LFI et communistes autour de sa candidature; ensuite investir le terrain pour faire passer une rupture radicale avec les socialistes. « Ils ont voulu instrumentaliser des contextes pour faire croire que Mathieu Hanotin était brutal. Ils ont mieux réussi que nous à imposer leur récit dans la ville. Le lut n’était pas tant sur le fond, mais sur la perception », estime Oriane Filhol, ancienne adjointe au maire PS. Les derniers feux de campagne sont marqués par des tensions. Début février, le maire sortant affirme que des narcotrafiquants et des « petits dealers » auraient appelé à voter pour la liste LFI. Bally Bagayoko porte plainte pour diffamation et rejette ces accusations. Une victoire au premier tour, face à un maire sortant, peut surprendre. Son mentor politique, Patrick Braouezec, nuance: « Bagayoko est conscient qu’il n’a peut-être pas gagné, mais que l’autre a perdu. » « Il y avait un tel rejet de Hanotin… ce n’est pas un vote d’adhésion; il lui appartient de le convertir en vote de conviction. » La tâche est immense dans cette ville d’environ 150 000 habitants, où l’abstention dépasse les 57 %. En tout, un peu plus de 13 500 personnes ont glissé un bulletin en faveur de Bagayoko. Dans les rues du quartier DDF, celui qui l’a vu grandir suscite de grandes attentes, notamment en matière de logement. « Les loyers ont flambé. Je paie 800 euros pour un F2 », déplore Nadia. « Moi, c’est 1 000 euros ! » ironise Amira. Plus loin, Farid, jeune homme de 29 ans sans emploi et hébergé par un ami, frappe à la porte de la Maison de la solidarité pour obtenir une piste de logement social. « On espère qu’avec Bally, ça va changer », confie-t-il. « Il ne va pas tout faire tout de suite, ce ne sera pas le Père Noël, mais ce sera déjà mieux. Je suis convaincu qu’avec lui, j’ai davantage d’espoir de trouver un logement, voire un travail. » « S’il tient 50 % de ses promesses, c’est déjà mieux que zéro. » à 42mag.fr Dans son programme, le candidat insoumis promet un « panier de mesures pour le pouvoir d’achat », l’offre d’un vélo pour tous les élèves en fin de collège, la gratuité de la cantine et un « pôle municipal du logement digne pour lutter contre les marchands de sommeil ». Il prévoit de financer ces mesures en réaffectant une partie des crédits dédiés à la sécurité. « Beaucoup de propositions manquent de concret; par exemple, ‘maîtriser les loyers’ reste très flou », pointe Oriane Filhol. Il faut aussi composer avec l’État. La préfecture a annulé vendredi l’arrêté anti-expulsions pris par la nouvelle équipe municipale à la sortie de la trêve hivernale. « Je n’ai pas non plus compris quelle était la position de Bally Bagayoko sur le désarmement de la police municipale », poursuit Oriane Filhol. Le maire assume vouloir engager un « processus de désarmement » des agents, avec d’abord une révision de la doctrine autour des LBD (lanceurs de balles de défense), mais ces choix ont suscité un certain malaise au sein des agents. « Nous n’avons pour l’instant qu’un seul départ confirmé », tempère le premier magistrat. La grande majorité des policiers municipaux de Saint-Denis doivent rester en poste. À l’opposé, du côté des agents, les mutations se préparent et pourraient atteindre les 90 postes dans les mois à venir, selon l’un d’entre eux. Les actions du nouvel élu seront évidemment scrutées par les habitants et les médias. « Il sait que le plus ardu reste à venir », observe Patrick Braouezec, qui lui conseille de rester focalisé sur sa ville et de ne pas se laisser griser par les plateaux télé. « Il ne faut pas qu’il soit dévoyé par les médias. La population n’attend pas de lui des interventions à la télévision; il devra peut-être recentrer sa politique locale. » L’exposition médiatique est omniprésente depuis le début de son mandat. De nombreux journalistes nationaux et des médias étrangers, de la Belgique aux États-Unis, l’ont mis en lumière pour dénoncer les attaques racistes dont il a été la cible. Le maire a aussi reçu le soutien de personnalités comme Lilian Thuram, qui a pris la plume dans Le Monde, tandis qu’un collectif de militants et de spécialistes a écrit dans Libération pour dénoncer l’impunité dont bénéficierait CNews, selon l’Arcom, le gendarme de l’audiovisuel. En seulement trois semaines, Bally Bagayoko est-il devenu l’incarnation du mouvement anti-raciste ? « Je ne me sens pas comme un symbole », balaye-t-il, tout en rappelant ses plus de vingt-cinq années d’engagement politique. « En tant que maire de la deuxième ville d’Île-de-France, il aura l’occasion de participer au débat sur le racisme et les discriminations, d’autant que cela touche directement la nature même de la cité dont il a la charge », encourage Dominique Sopo, président de SOS Racisme. « Je serai présent dans le grand débat national », confirme l’élu, déjà tourné vers la prochaine bataille présidentielle. « Ma responsabilité, c’est que la lutte contre le racisme et toutes les formes de discrimination soit au cœur de la campagne de 2027. » à 42mag.fr D’un côté, le maire LFI souhaite peut-être que le rassemblement du 4 avril soit le dernier; mais, de l’autre, il vise plus haut. Convaincu et posé, il envisage que le 4 avril marque le début d’une tournée quasi-nationale, voire européenne ou internationale, sur la question, qui touche toute l’Europe à travers les retentissements des discours extrémistes. Pour mener à bien cette ambition, le nouvel élu peut compter sur La France insoumise, qui a fait de ces victoires urbaines l’un de ses fleurons après un 2020 calamiteux. Toutefois, malgré son badge insoumis et son aspiration à soutenir la candidature Mélenchon en 2027, le nouveau maire de Saint-Denis reste distancié vis-à-vis de son mouvement. « Oui, il y a des enjeux nationaux, mais ma connaissance intuitive de ma ville passe avant tout. Sur ce point, La France insoumise n’a pas vocation à me dicter quoi que ce soit. Ma légitimité, c’est moi et ma population », affirme-t-il, tandis que Patrick Braouezec renchérit : « Il ne se laissera pas escroquer par qui que ce soit. » * Le prénom a été modifié à la demande de la personne concernée.Un basketteur « opiniâtre », avec « un esprit libre »
La victoire de Bally Bagayoko, « pas un vote d’adhésion » ?
« Ce ne sera pas le père Noël »
« Pourquoi pas une tournée européenne ou internationale »







