L’affaire Epstein continue d’alourdir l’actualité et de provoquer des répercussions au plus haut niveau. Le dirigeant du Forum économique mondial de Davos, mêlé à des éléments des dossiers du criminel sexuel, a annoncé sa démission ce jeudi 26 février. Les Clinton doivent aussi être entendus par la commission d’enquête. En France, Jack Lang est dans le collimateur des enquêteurs. L’Œil du 20 Heures a mené une enquête sur les liens entre l’ancien ministre de la Culture et le multimillionnaire. L’une des anciennes assistantes de Jeffrey Epstein a accepté de s’exprimer pour la première fois.
Le présent extrait s’appuie sur une portion de la retranscription du reportage évoqué ci-dessus. Pour visionner l’intégralité, cliquez sur la vidéo.
C’est la seule prise connue où l’on voit Jack Lang et Jeffrey Epstein côte à côte, posant devant la pyramide du Louvre. Mais au-delà de ce seul cliché, des millions de documents rendus publics par les autorités américaines font entrevoir une relation marquée par des voyages, des services rendus et une influence politique. Suite à ces éléments, Jack Lang a dû quitter l’Institut du Monde Arabe. L’Œil du 20 h retrace comment cette amitié avec l’homme accusé de sévices sexuels a conduit à la chute d’un des représentants les plus solidement implantés de la Ve République.
En explorant les courriels d’Epstein, le nom de Jack Lang apparaît des centaines de fois, que ce soit pour de simples rencontres ou pour de petites favours entre amis. Entre 2012 et 2019, l’ancien ministre de la Culture de François Mitterrand échange directement avec Epstein. On dénombre près d’une quarantaine de rendez-vous à New York, à Marrakech et surtout à Paris, que ce soit lors d’une exposition au musée d’Orsay, d’un dîner à Saint‑Germain-des‑Prés ou d’un spectacle au théâtre du Châtelet. Des rendez-vous réguliers qui témoignent d’une proximité entre les deux hommes.
« Epstein venait chez lui dans son appartement parisien toutes les deux ou trois mois, et l’une des personnes qu’il croisait le plus à Paris était Jack Lang. Epstein disait se sentir comme faisant partie de la famille Lang », confirme Virginie Vilar, grande reporter à Complément d’Enquête.
« Il voyait de très jeunes femmes autour d’Epstein »
Parmi les fichiers massifs fournis par l’administration américaine, nous avons retrouvé des photographies. On y aperçoit Jack Lang à l’Institut du Monde Arabe, dont il assure la présidence à l’époque. Selon le catalogue de l’exposition, la photo date probablement de 2015. À ses côtés se tient une jeune femme, ancienne mannequin dont les clichés avaient été floutés dans les dossiers Epstein. Nous l’avons identifiée: elle se dit victime et affirme avoir été abusée par Epstein, qui l’aurait ensuite employée comme assistante. Elle prend la parole publiquement pour la première fois.
« Epstein m’a confié : ‘Prends une photo avec le ministre, tu pourras la publier sur Facebook et dire que tu travailles avec un ministre’ ». Il avaitcoutume de prendre des photos de ses assistants avec des personnalités célèbres, peut-être pour les utiliser ensuite contre eux. « M. Lang, je l’ai rencontré à de nombreuses reprises, ils étaient proches. Il venait à l’appartement lorsque Epstein était présent. Je n’ai jamais vu Epstein faire quoi que ce soit d’inapproprié, mais il voyait de très jeunes femmes autour d’Epstein; c’était difficile de les ignorer. Il y avait toujours des femmes », raconte-t-elle au téléphone.
« Il ignorait tout. Jack Lang ne lit pas les tabloïds anglais »
Lorsque les deux hommes commencent à être en lien, Epstein est déjà condamné en 2008, aux États‑Unis, pour sollicitation et incitation à la prostitution de mineures. Pour l’avocat de Jack Lang, il était impensable à ce moment-là d’imaginer l’étendue du dossier. « Il était inconnu des détails. Jack Lang ne lit pas les tabloïds anglais, ni la presse floridienne qui avait publié deux articles en 2006. Il lit Le Monde, d’autres journaux, et vous verrez que tous les journaux français n’en ont pas parlé avant 2019 », souligne Laurent Merlet, avocat de la famille Lang.
Entre Lang et Epstein, les échanges amicaux se transforment parfois en faveurs matérielles. Ainsi, au printemps 2017, Epstein invite la famille Lang à bord de son avion privé pour un vol en direction de Marrakech. Selon un courriel, l’ancien ministre n’est pas insensible à cette proposition: « Ton amitié, ton incroyable avion et ta générosité nous ont beaucoup touchés », écrit Epstein. Quelques mois plus tard, Epstein propose de financer « une voiture avec chauffeur pour Jack ». L’avocat de la famille Lang affirme aujourd’hui que ce service ne s’est jamais concrétisé; peut-être quelques trajets en taxi ont-ils été payés.
« Il ne me paraît pas choquant qu’un président d’une institution culturelle utilise des taxis. Mais cela change-t-il quelque chose ? S’il ne s’agissait pas de Monsieur Epstein qui est ‘radioactif’, si c’était un autre milliardaire américain, français ou italien, est-ce que cela changerait quelque chose ? L’important, c’est qu’il n’a pas utilisé l’argent public », avance Laurent Merlet.
Une société au cœur de l’enquête du Parquet
Epstein n’hésite pas à faire valoir son lien avec une figure de la gauche française auprès d’interlocuteurs politiques divers. En 2019, il se livre à un échange surprenant avec Steve Bannon, alors conseiller d’une frange de l’extrême droite américaine. « Viens à Paris et déjeune avec Jack Lang, ancien ministre de la Culture, nouvel homme conseil auprès de Macron, c’est un ami », écrit Epstein. Steve Bannon enchaîne : « Oui, il est légendaire ».
Aucune rencontre ne se produit finalement, selon Jack Lang. Chez les Lang, Caroline, la fille, entretient elle aussi une correspondance soutenue avec Epstein, jusqu’à devenir son associée. En 2016, ensemble, ils créent une société offshore basée dans un territoire fiscal privilégié, les Îles Vierges américaines. Baptisée Prytanée, cette structure est présentée comme acheteuse d’œuvres destinées à soutenir de jeunes artistes. Le projet aurait pris naissance l’année précédente chez Epstein, comme en témoigne ce courriel : « J’ai parlé à ton père d’une idée. Je mets 20 millions sur la table, il achète les œuvres qu’il veut et, lors de leur revente, on partage les bénéfices à 50/50 entre moi et ta famille. »
Cette entité est aujourd’hui au centre d’une enquête du Parquet national financier pour blanchiment et fraude fiscale aggravée. Caroline Lang nie avoir touché des fonds. « En droit français, on peut posséder une société dans les Îles Vierges. Ce n’était peut-être pas une démarche avisée. Si c’était à refaire, je ne le ferais certainement pas. Je n’ai pas gagné d’argent, je n’ai retiré aucun centime. Je n’ai tiré aucun bénéfice pour moi », affirme Caroline Lang.
Des transferts d’argent pour financer un film sur l’œuvre de Jack Lang
Mais ce lien n’est pas le seul lien entre Epstein et la famille Lang. Il est aussi évoqué des transferts financiers, notamment pour soutenir un documentaire consacré à l’œuvre de Jack Lang, budgétant environ 150 000 euros. « Ta contribution serait décisive », écrit l’ancien ministre en 2018. « Je participe », répond Epstein. Si ce film n’a pas été diffusé, son existence aurait bien été envisagée, selon l’avocat de la famille Lang. Epstein ne serait qu’un mécène parmi d’autres. Quant aux dons passés par une association, ils seraient légalement conformes. Aujourd’hui, Jack Lang dément tout enrichissement et affirme qu’Epstein n’était pas un intime. À l’été 2019, le pédocriminel américain lui proposait encore une rencontre à Paris, ignorant qu’il serait arrêté quatre jours après, de retour aux États‑Unis.







