La ministre de la Culture, dont la présence médiatique est particulièrement marquée, va quitter le gouvernement pour se consacrer à la campagne des municipales à Paris. Franceinfo a interrogé des parlementaires de tous bords, spécialistes des questions culturelles, sur les réussites et les échecs de l’ancienne sarkozyste.
Le 11 janvier 2024, alors que se réunissait une cinquantaine de responsables du monde culturel, la composition du gouvernement de Gabriel Attal était annoncée. Parmi les noms qui retiennent immédiatement l’attention figure celui de Rachida Dati, nommée à la tête du ministère de la Culture.
Cette prise de pouvoir porte d’emblée la marque du politique. Rachida Dati est une figure des Républicains (dont elle sera brièvement exclue avant d’être réintégrée par la suite), ancienne Garde des Sceaux sous Nicolas Sarkozy. Longtemps, elle est surtout une personnalité identifiée par les Français sur la scène politique, moins par le milieu culturel, où ses connaissances restent sujettes à discussion. « Ça a été tout de suite la grande surprise et le grand effroi. Ils ont ensuite un peu changé d’avis en se disant qu’elle pouvait remporter des batailles. Il y avait en tout cas un espoir. In fine, son côté punchy s’est retourné contre elle », résume une élue du camp présidentiel.
Deux ans plus tard, Rachida Dati démissionne, le mercredi 25 février, de son poste au ministère de la Culture pour se lancer dans la campagne municipale parisienne. Avec le recul, l’ancienne Garde des Sceaux, qui avait été reconduite dans les gouvernements de Michel Barnier, François Bayrou et Sébastien Lecornu, fait l’objet de critiques comme de louanges, les avis étant particulièrement tranchés.
« Elle a été une ministre courageuse qui a défendu la cause de la culture et du patrimoine », apprécie ainsi Alexandre Portier, président LR de la commission des affaires culturelles et de l’éducation à l’Assemblée nationale. « Nous n’avons pas eu une ministre de défense de la culture. Il y a eu peu ou pas de projets », déplore, à l’inverse, la députée écologiste Sophie Taillé-Polian. « C’est plus son style – brut de décoffrage, experte en com’ – qui restera. Le fond est un peu famélique », juge quant à lui le député RN Julien Odoul.
« Elle s’est acharnée sur cette réforme »
À son arrivée rue de Valois, Rachida Dati nourrissait une ambition claire : rapprocher les Français éloignés des grands centres du monde culturel. « Je veux que la culture soit encore plus présente, dans les villes, les régions et les territoires. Il faut bâtir une culture populaire nouvelle, pour tous », affirmait-elle lors de la passation avec la titulaire sortante, Rima Abdul-Malak. Cette volonté s’est ensuite concrétisée dans le plan « culture et ruralité », dévoilé en juillet 2024, doté de 98 millions d’euros sur trois ans pour faciliter l’accès à la culture en milieu rural.
« Elle a accompli une action robuste sur ce volet, alors que d’autres ministres privilégiaient une perspective urbaine et une politique culturelle historiquement centrée sur les grandes agglomérations », affirme Alexandre Portier. « Beaucoup se sont moqués de son initiative autour des campings, mais ouvrir la culture à tous demeure utile », renchérit Laurent Lafon, président LR de la commission culturelle du Sénat, en référence à l’opération « l’été culturel au camping », lancée en 2025. D’autres restent plus mesurés quant aux résultats en matière de démocratisation culturelle. « C’était déjà dans les cartons », assure un élu du bloc central. « C’est de la com’ », tranche Ayda Hadizadeh, députée PS. « Je ne vois rien de concret », renchérit Julien Odoul. « Comme pour l’audiovisuel public, l’éléphant a accouché d’une souris ».
L’audiovisuel public demeure sans doute le sujet sur lequel l’action de Rachida Dati s’est le plus nettement cristallisée dans l’opinion. Dès son arrivée au ministère, elle s’empare d’une proposition de loi de Laurent Lafon visant à créer une holding destinée à superviser France Télévisions, Radio France et l’INA. Mais elle va plus loin encore et milite carrément pour leur fusion, provoquant l’ire d’une partie de l’écosystème. « Elle pensait que la fusion était la solution, puis elle a vu les réactions que cela susciter », relate Lafon. Dati recule alors et revient au projet initial, qui se heurte à une opposition frontale de la gauche.
« Rachida Dati est plus souple que l’image qu’elle donne. Elle est pragmatique dans son approche. »
Laurent Lafon, président LR de la commission culture du Sénatà 42mag.fr
Malgré l’absence de majorité à l’Assemblée, Dati ne lâche pas cette réforme, qui n’a toujours pas été votée par le Palais-Bourbon. « Elle a à tout prix voulu cette réforme et c’est un échec. Elle a utilisé une méthode brutale », fulmine un parlementaire du camp présidentiel. « Elle s’est acharnée sur cette réforme alors que ce projet n’avait pas de majorité, elle aurait dû en prendre conscience au lieu de s’entêter », vocifère Sophie Taillé-Polian. « Ce n’est pas de sa faute si [Sébastien] Lecornu a conclu un accord avec les socialistes et que cela n’a pas abouti », conteste, à l’inverse, un autre élu du bloc central.
Des critiques envers l’audiovisuel public
Plus largement encore, sa façon d’appréhender et de s’exprimer sur l’audiovisuel public a laissé des traces, d’autant que la commission d’enquête sur ce sujet occupe régulièrement le devant de l’actualité. « La ministre a été mollassonne dans la défense de l’audiovisuel public », note un parlementaire du bloc central.
« Rachida Dati a contribué à affaiblir l’audiovisuel public. Elle n’a pas été en soutien au moment où l’audiovisuel public a été fortement critiqué par des groupes privés. »
Une parlementaire macronisteà 42mag.fr
Mi-novembre, Dati avait exprimé son mécontentement devant l’Assemblée au sujet de la plainte pour « dénigrement » de France Télévisions et Radio France visant les médias du groupe Bolloré (CNews, Europe 1 et le JDD). « Cette démarche n’avait en aucun cas été concertée et encore moins approuvée par les tutelles », avait-elle déclaré.
Au début du mois de février, lors de son audition par la commission d’enquête, l’ancienne adepte du Sarkozysme a pris pour cible l’équipe de « Complément d’enquête », affirmant que de l’argent aurait été proposé par l’entremise d’un tiers à l’un de ses proches pour témoigner à charge contre elle. Les journalistes ont vigoureusement démenti ces accusations lors de leur audition à l’Assemblée. « Elle part dans un fort parfum de parjure, voilà ce que je retiens ! », lance la socialiste Ayda Hadizadeh. Les deux camps ont depuis transmis les éléments de preuves requis par la commission d’enquête, qui, sous la présidence du député Horizons Jérémie Patrier-Leitus, va examiner « les suites qu’il convient de donner ».
Au-delà de l’audiovisuel public, les experts du secteur déplorent que la ministre n’ait pas transformé en loi les États généraux de l’information, impulsés par Emmanuel Macron et qui visaient à garantir l’indépendance et le pluralisme de la presse. « Elle aurait dû s’y atteler, mais j’ai compris que ce n’était pas son intérêt, alors que l’on doit pourtant adapter notre droit », déplore une élue du bloc central. Le seul texte qui progresse est celui relatif à la restitution des biens culturels issus de l’époque coloniale; il a été adopté par le Sénat le 28 janvier et transmis à l’Assemblée nationale.
Une « opiniâtreté » pour défendre son budget
À sa décharge, Rachida Dati a aussi dû composer avec l’actualité, notamment le spectaculaire braquage du Louvre en octobre 2025, qui a mis en exergue la question de la sécurité des musées et a placé ce dossier au premier plan des priorités pour son ministère. « Elle a tenu à éclaircir tout ce qui n’a pas fonctionné et nous donne matière à examiner ce qui n’a pas marché », se réjouit Alexandre Portier, tandis que sa commission s’est dotée, début décembre, des pouvoirs d’une commission d’enquête sur la protection du patrimoine national et la sécurisation des musées. Lors de son audition à huis clos à l’Assemblée, deux jours avant sa démission, la ministre sortante a annoncé l’abandon du projet de réorganisation du musée, tout en évoquant « 17 mesures », dont le détail reste à préciser. La présidente du Louvre, Laurence des Cars, avait elle aussi remis sa démission la veille.
Rachida Dati a également dû défendre le budget de son ministère lors des discussions budgétaires avec Bercy. Au total, le budget de la culture s’établit à 4,2 milliards d’euros, hors audiovisuel public, soit 200 millions d’euros de moins que l’année précédente. Du côté de l’audiovisuel public, le budget s’élèverait à 3,9 milliards d’euros et aurait été amputé de 86 millions d’euros en 2026, selon Le Monde. « Tout le monde a pu constater son opiniâtreté pour défendre le budget de la culture dans une période particulièrement difficile », affirme Alexandre Portier.
« Elle a réussi à préserver le budget de la culture, elle s’est battue. Sans elle, le résultat n’aurait pas été le même. »
Alexandre Portier, président LR de la commission culture de l’Assembléeà 42mag.fr
Bien sûr, l’opposition ne voit pas les choses pareil. « Rachida Dati n’a pas su éviter les coupes budgétaires en cours d’année avec des décrets de gel ou de suppression », affirme Sophie Taillé-Polian. « En réalité, le budget de la culture est en baisse, mais pas plus que les autres; il faut aussi rappeler qu’auparavant on avait ajouté un milliard au patrimoine et au pass Culture », nuance une députée Ensemble pour la République.
Sur ce dernier point, Dati a d’ailleurs réduit, début 2025, la portée du dispositif destiné au pass Culture. Désormais, les jeunes de 18 ans ne bénéficient plus d’un crédit de 300 euros mais de 150 euros; ce montant pourrait être relevé à 200 pour les jeunes issus de milieux défavorisés et ceux qui bénéficient d’une allocation pour les personnes handicapées, rapporte Télérama. « C’était une politique efficace, clairement identifiée par les jeunes; j’en suis un peu amer », regrette un parlementaire de l’ancienne majorité.
Une double casquette de ministre et candidate à Paris
Depuis plusieurs semaines, l’emploi du temps de Rachida Dati, rue de Valois, est étroitement mêlé à celui de la campagne des municipales à Paris. La maire du 7e arrondissement nourrit l’espoir de prendre le siège occupé par Anne Hidalgo. Lors d’un entretien, un mois avant le vote, Dati s’est défendue sur CNews et sur Europe 1: « Il n’y a pas d’incompatibilité (…) : je vais partir ». Ses adversaires ne voient toutefois pas cette double casquette d’un bon œil. « Le ministère de la Culture a été le moyen pour elle de se propulser aux municipales », accuse Julien Odoul. « Malgré des gestes d’inaction apparents, il fallait rester jusqu’au bout pour préserver l’opportunité et préparer sa campagne. Elle s’est davantage servie du ministère que dédié à lui rendre service. »
Au sein du bloc central, dont certains soutiennent la candidature de Pierre-Yves Bournazel (Horizons) à Paris, la remarque n’est pas loin d’être partagée. « Ce ministère a été une rampe de lancement pour sa course à Paris », affirme un élu. « Elle a atteint ses limites en naviguant sur une ligne fragile entre son attachement à l’audiovisuel public et son souhait de ne pas froisser les médias Bolloré, mais son ambition parisienne l’a poussée à manquer de courage », assure un parlementaire influent du bloc central. La ministre n’a d’ailleurs pas pris publiquement position sur le maintien à l’antenne de CNews de l’animateur Jean-Marc Morandini, définitivement condamné pour corruption de mineurs; Morandini s’est retiré de lui-même.
« Rachida Dati a été une ministre politique de la Culture, capable d’obtenir des arbitrages. Mais ces dernières semaines, tout a été pensé pour son ambition à Paris: elle aurait dû partir plus tôt. »
Un député influent du bloc centralà 42mag.fr
Rachida Dati était déjà, selon Laurent Lafon, « une personnalité atypique dans le paysage politique » avant même son arrivée à la Culture. Deux années plus tard, elle demeure aussi clivante que par le passé, suscitant des réactions allant de l’admiration à un rejet radical. « Vous êtes avec elle ou contre elle », résume Sophie Taillé-Polian.







