Le Rassemblement national organise, pour les journées de jeudi et vendredi, un séminaire privé consacré à l’élaboration de sa stratégie pour la présidentielle et il doit mettre en place sa campagne sans savoir pour autant qui sera son candidat.
Pendant deux jours, une quinzaine de personnes environ seront mobilisées pour concevoir la campagne présidentielle du mouvement qui domine les sondages. Les conseillers de Marine Le Pen et de Jordan Bardella se réunissent dans un endroit tenu secret, en région parisienne, les jeudi 16 et vendredi 17 avril, pour discuter de la stratégie et de l’organisation ainsi que des meetings, tout en ignorant encore qui sera la tête d’affiche du Rassemblement national pour 2027.
À un peu moins d’un an du scrutin, le parti se retrouve dans une situation pour le moins inattendue: il bénéficie d’une avance comfortable sur la concurrence tout en faisant face à une incertitude quant à l’avenir de sa candidate « naturelle ». La fille de Jean‑Marie Le Pen, à la fois plusieurs fois candidate à l’élection suprême, doit patienter jusqu’au 7 juillet pour connaître son sort, à l’issue du jugement en appel dans l’affaire des assistants parlementaires européens du Front national. Depuis que la Cour d’appel de Paris a rendu son arrêt en appel le 11 février, le RN ne peut plus influer sur le dossier judiciaire. « La campagne commencera le 7 juillet », affirme un cadre du mouvement, mais l’esprit n’est pas au découragement: « ce n’est pas: ‘J’attends de me faire découper et je ne sais pas encore avec quelle lame’ ».
Des détails logistiques déjà en discussion
Il n’est pas question de se laisser surprendre, comme cela avait été le cas à la suite de la condamnation en première instance, le 31 mars 2025, lorsque le parti avait découvert avec fracas que sa égérie ne pouvait pas candidater. La « patronne », telle qu’ils l’appellent, s’est renseignée sur les recours possibles après la décision en appel, il y a plusieurs mois. Récemment, elle a consulté des spécialistes du droit constitutionnel qui lui ont assuré que c’est à la date du premier tour de l’élection présidentielle, et non au moment du dépôt de sa candidature, qu’elle devra avoir purgé sa peine d’inéligibilité. Cette peine, qui court pour cinq ans à partir du 31 mars 2025, pourrait être réduite à deux ans en appel si elle veut figurer sur la liste des prétendants à l’Elysée.
« On envisage tous les scénarios, on aura réfléchi à toutes les options. On n’est pas comme des lapins tétanisés dans les phares d’une voiture », assure Philippe Olivier, membre du bureau exécutif. En dehors des questions judiciaires, les cadres du mouvement s’attachent déjà à tout ce qui peut faire avancer le calendrier. « On ne peut pas attendre, Jean‑Luc Mélenchon est déjà en campagne », s’impatiente l’un des proches de Marine Le Pen. « En attendant le 7 juillet, on se prépare », poursuit un autre cadre. « Les thèmes du programme restent à déterminer et les recherches de financement aussi. Il y aura des nuances de style en meeting, si c’est Jordan Bardella ou Marine Le Pen qui parle, mais on peut d’ores et déjà réserver les salles », ajoute-t-il.
Le planning des meetings et leur format font l’objet de discussions au sein du parti, tout comme l’équation budgétaire. En quête d’un prêt de 10,7 millions d’euros — le plafond maximal que l’État peut rembourser — le RN se heurte à des réticences des banques et explore plusieurs établissements en France, en Allemagne, en Italie, au Royaume‑Uni et en Hongrie, où Marine Le Pen avait obtenu un financement en 2022. Les établissements financiers seraient‑ils moins enclins à soutenir une éventuelle candidature de Jordan Bardella ? « Le dossier bancaire reste identique, que Marine Le Pen ou Jordan Bardella soit candidat. Ils affichent les mêmes scores dans les sondages et les mêmes garanties, puisque c’est le RN qui les fournit », tempère Kevin Pfeffer, le trésorier du mouvement.
Le programme ne sera officialisé qu’une fois le candidat connu
Certaines questions se résolvent plus rapidement, comme l’indispensable obtention de 500 parrainages d’élus pour pouvoir présenter une candidature. Lors de l’élection précédente, Marine Le Pen avait remporté ces signatures dans les derniers jours, avec une aide de François Bayrou. Grâce à ses avancées obtenues lors des législatives et des municipales, le RN serait « pratiquement » assuré d’obtenir les 500 parrainages, assure son président à la fin du mois de mars. Cela « nous permet de dormir plus sereinement quant à ce type de formalité administrative », et de concentrer « l’intégralité de notre temps et de notre énergie à proposer aux Français un projet, une équipe et une ligne directrice », avait expliqué Jordan Bardella au Figaro.
Des groupes de travail thématiques, coordonnés par le directeur de cabinet de Marine Le Pen, Ambroise de Rancourt, planchent sur divers sujets depuis plusieurs mois déjà: réforme territoriale, énergie, éducation ou encore environnement. À ce stade, aucune fuite sur le contenu ne filtre. Le parti promet des mesures innovantes. « C’est silencieux, on travaille dans l’ombre et c’est efficace », loue un participant. Ce travail de fond doit être bientôt présenté au tandem Le Pen‑Bardella.
« Sur le programme, l’essentiel sera tranché avant l’été, à deux », assure un proche de la direction. « Une campagne présidentielle se fait autour d’une personnalité; il y aura forcément des différences de projet, de style, de personnes dans l’équipe », complète un conseiller. « Ils porteront la même vision pour la France, mais la façon de l’exprimer et de l’incarner différera, chacun ayant son style, ses mots, ses symboles », poursuit l’eurodéputé Philippe Olivier. Un « pré-organigramme » pour l’équipe de campagne commence aussi à se dessiner. « Les noms seront à 90 % les mêmes, que le candidat soit Marine Le Pen ou Jordan Bardella », estime un député.
« Notre candidat n’aura plus qu’à appuyer sur un bouton pour lancer sa campagne dès le 8 juillet ».
Un conseiller de Marine Le Penà 42mag.fr
L’intronisation ne se produira réellement qu’à la rentrée, lors du congrès prévu à Orléans en octobre. D’ici là, les deux candidats potentiels doivent préserver chacun leur image et leur stature de présidentiable, sans se cannibaliser. Après un dîner très commenté entre Marine Le Pen et des chefs d’entreprise de premier plan, Jordan Bardella déjeunera avec la direction du Medef le 20 avril, après avoir pris part à un meeting du groupe parlementaire souverainiste des Patriotes européens à Milan, samedi. Puis il accompagnera Marine Le Pen à Mâcon (Saône‑et‑Loire) pour leur traditionnel rassemblement du 1er mai. « Ils poursuivent une campagne en duo, avec deux voix qui se complètent, c’est très harmonieux », se réjouit Philippe Olivier.
Un dauphin qui a pris de l’épaisseur
Autrefois présenté comme « premier‑ministre‑en‑potentiel » par Marine Le Pen pour un poste à Matignon lors de l’élection de 2022, le jeune Bardella a gagné en stature et est désormais perçu comme un candidat séduisant pour la présidence, selon les cadres et les élus, partagés entre fatalisme et optimisme. Il séduit aussi une partie des sympathisants qui, dans un sondage publié en février par Le Figaro, estiment que ce jeune présidentiable ferait un meilleur chef de l’État que Marine Le Pen elle‑même.
Énerver les questions sur une éventuelle rivalité, ses proches réaffirment les mêmes arguments. « Si c’est Jordan Bardella, on sera attaqués sur sa jeunesse, et Marine porte le nom Le Pen », résume un député. Derrière le front uni affiché, certains confessent en off préférer une configuration où la discipline primerait sur les clivages. « Elle croit encore en la cagnotte, et Jordan Bardella n’a pas envie de se précipiter vers la présidentielle », affirme un proche de la dirigeante des députés RN. « Marine Le Pen est prête, Jordan Bardella aussi, même s’elle est plus figée », ajoute un autre. D’autres n’y croient plus: « Ce serait un grand sacrifice pour elle », imagine déjà un élu proche du trentenaire.
L’officialisation de sa vie privée avec une princesse italienne, présentée comme une manœuvre de communication maîtrisée, a été perçue comme une étape naturelle pour un candidat potentiel qui refusait jusqu’ici d’exposer sa vie privée. « La présidentielle est une campagne tellement personnalisée que c’est une bonne chose pour son image, cela compense sa jeunesse », avance un député appartenant à l’UDR. « Les Français connaissent mieux Marine Le Pen et elle a davantage d’anecdotes à partager sur elle-même », soupire un proche de la candidate.
« Ils resteront unis, personne n’a intérêt à ce que cela se dégrade, car 2027 est une vraie opportunité, c’est le moment ou jamais », espère un parlementaire. « Jordan Bardella est le seul à part Marine Le Pen qui peut nous faire gagner; nous le savons tous », affirme un député, plutôt favorable à la perspective de voir la fille du « Menhir » accéder à la présidence. « S’il sort éligible de son procès, les gens penseront qu’elle l’a gagné, même si sa condamnation est là », envisage un autre élu.
Au QG, certains encouragent toutefois l’option de sonner le départ, même s’il ne s’agit que d’un « trou de souris ». Elle avait toutefois exclu de briguer la présidence si elle était condamnée et contrainte au port d’un bracelet électronique. « On ne peut pas faire campagne dans de telles conditions », avait‑elle jugé fin février sur BFMTV. Pour l’instant, elle doit se préparer « en se disant que cela peut ne pas être elle, afin de ne pas subir le coup trop violemment » le 7 juillet, glisse un proche.
L’inéligibilité de Marine Le Pen soulèverait alors de nouvelles questions: elle affirme qu’elle soutiendra son candidat, mais écarte l’éventualité d’un casting comme Premier ministre en cas de victoire. « Je ne cherche pas une place de consolation », a-t-elle confié au Parisien, le 31 mars. « Leur duo sera plus difficile à matérialiser si c’est lui qui est candidat », admet un cadre. « Il ne faudrait pas donner l’impression que le président serait sous sa tutelle », prévient un autre, craignant qu’elle prenne trop d’espace dans la campagne et fasse d’ombre à Jordan Bardella.







