Erwann Tison, économiste et responsable des études à l’Institut de l’Entreprise, était l’invité de la matinale diffusée sur Franceinfo ce mercredi 25 mars 2026. Interrogé sur la notion de « choc pétrolier » et les répercussions économiques qui en découent, il détaille les circuits par lesquels la hausse des tarifs de l’énergie se transmet à l’ensemble de l’économie, ainsi que les effets prévus sur la croissance, l’inflation et le pouvoir d’achat des ménages et des entreprises.
Ce passage est extrait d’une portion de la transcription de l’entretien précédent. Pour le visionner dans son intégralité, cliquez sur la vidéo.
Jean-Baptiste Marteau : Le concept de « choc pétrolier » est désormais clairement affiché par le ministre de l’Économie. Repartons toutefois de ce que cela signifie concrètement : comment appréhender, sur le plan économique, un tel choc ?
Erwann Tison : En termes simples, un choc pétrolier se manifeste par une élévation sensible des prix de l’énergie, notamment ceux du pétrole, du coût du baril et des carburants à la pompe, sans perspective de recul notable à court ou moyen terme.
Ces mots de « choc pétrolier » évoquent inévitablement des souvenirs douloureux.
Baptiste Morin : Ils donnent effectivement l’impression de revivre une page historique, avec des réminiscences des chocs de 1973 et 1979, des épisodes souvent évoqués par les livres d’histoire. Dès lors, la question se pose : peut-on vraiment comparer la situation actuelle à celle des années 1970 ?
Peut-on justement établir un parallèle avec les précédents chocs pétroliers ?
À ce stade, il est encore prématuré de trancher. Tout dépendra de l’intensité et de la durée du conflit. S’il venait à se terminer rapidement, les effets sur la croissance annuelle resteraient modestes. Toutefois, certaines infrastructures ont déjà été touchées. Le principal enjeu réside dans l’incertitude actuelle : personne ne sait quand la situation prendra fin, ce qui rend toute anticipation particulièrement délicate.
Cette incertitude sur la durée du conflit accentue-t-elle la gravité de la situation économique actuelle ?
Oui, car les entreprises prennent leurs décisions en s’appuyant sur des prévisions. Elles bâtissent leurs carnets de commandes, leurs plans d’investissement et leurs recrutements en fonction d’une conjoncture qu’elles cherchent à anticiper. Or, aujourd’hui, elles n’ont aucune visibilité, ni sur les prix de l’énergie ni sur le cadre international à six mois. Cette absence de projection constitue le principal facteur de crise.
L’économie est donc, pour reprendre l’expression, « percutée ». L’INSEE évoque d’ailleurs une possible contraction de 0,1 point de croissance.
Toute hausse du prix du baril a mécaniquement des conséquences économiques, puisque l’économie repose largement sur la transformation de l’énergie. Ainsi, une augmentation de 10 dollars du baril entraîne en moyenne une baisse de 0,1 à 0,2 point de PIB et une hausse de 0,2 à 0,4 point de l’inflation.
Or le budget reposait sur un baril à 60 dollars, alors qu’il avoisine désormais les 100 dollars. L’impact sur la croissance semble donc inévitable, avec des conséquences plus larges encore.
Baptiste Morin : D’après les chiffres de l’INSEE, l’économie française pourrait globalement résister, mais l’ajustement se ferait davantage sentir via l’inflation et, par conséquent, sur le pouvoir d’achat des ménages. Le sujet du carburant n’est qu’un volet parmi d’autres : c’est, plus largement, le budget des ménages qui se retrouve fragilisé. Il est vraisemblable que l’essentiel de l’ajustement repose sur ces derniers.
Les ménages, mais aussi les entreprises. Une hausse de 10 dollars du baril représente environ 100 euros de dépenses énergétiques supplémentaires par an et par ménage. À l’échelle nationale, cela correspond à une dégradation de 3 milliards d’euros de la balance commerciale. Les entreprises absorbent d’abord ce choc via leurs marges, puis, lorsque cela n’est plus possible, par une hausse des prix.
Cette répercussion est très rapide. Prenons l’exemple du transport aérien : Air France anticipe déjà des hausses de plus de 50 % sur certains billets long-courriers. Même lorsque le pétrole reviendrait à 60 dollars, il est peu probable que ces hausses disparaissent immédiatement.
En règle générale, les augmentations de prix se produisent plus vite que leurs baisses. Toutefois, à long terme, les prix ont tendance à revenir à un équilibre, notamment dans un marché concurrentiel où les ajustements se diffusent progressivement.
Baptiste Morin : Une explication technique permet aussi de comprendre la flambée du kérosène et du diesel, qui progresse davantage que celle du pétrole brut. Ces carburants sont largement importés, notamment depuis le Moyen-Orient, où le pétrole plus lourd convient mieux au raffinage de ces produits. À l’inverse, le pétrole américain, plus léger, est moins facilement transformé pour ces usages spécifiques.
En France, les raffineries couvrent environ 90 % de la consommation nationale, mais cette autonomie est moindre pour le diesel et encore plus limitée pour le kérosène.
Baptiste Morin : Il s’agit aussi de choix stratégiques. L’Europe, et en particulier la France, a engagé une trajectoire progressive de réduction du diesel. Ces décisions ont des répercussions directes sur les capacités de raffinage et les investissements industriels, qui représentent des coûts très importants.
Ce texte correspond à une partie de la retranscription de l’interview ci-dessus. Cliquez sur la vidéo pour la regarder dans son intégralité.







