Invitée à intervenir dans La Matinale le 29 avril, la directrice de l’opinion au sein de l’agence de sondages relève une certaine fébrilité et une incertitude qui paraissent légèrement plus marquées que celles des années précédentes. Elle estime par ailleurs inquiétant que les candidats et les partis s’appuient sur les instituts de sondages pour opérer le casting de l’élection.
À un peu plus d’un an de l’élection présidentielle de 2027, une nouvelle vague de candidats se dessine. Mais quel rôle les sondages pourront-ils réellement jouer dans ce scrutin national, sachant qu’aucune personnalité n’a encore réussi à tirer son épingle du jeu sur la scène politique ? Pour en discuter, La Matinale accueille Christelle Craplet, responsable des opinions chez Ipsos-BBA (Ipsos-BVA), qui collabore avec France Télévisions depuis longtemps. Elle expose notamment pourquoi son cabinet d’études a pris la décision de ne pas publier d’enquête sur les intentions de vote pour le premier tour, ni pour le second.
Cette portion correspond à une partie de la retranscription de l’entretien ci-dessus. Pour en suivre l’intégralité, visionnez la vidéo.
Jean-Baptiste Marteau : On constate plus que jamais cette année que les sondages pourraient jouer un rôle déterminant dans l’élection présidentielle de 2027, d’autant plus que personne ne se démarque réellement pour l’instant. On a une liste qui peut monter jusqu’à cinquante prétendants potentiels. Peut-on dire, comme chaque fois mais peut-être avec encore plus d’acuité cette fois, que les sondages risquent d’organiser le casting plutôt que l’élection elle-même ?
Christelle Craplet : C’est une idée qui revient de plus en plus, et elle rend compte d’une certaine impuissance des acteurs politiques à désigner des figures capables de faire consensus au sein d’un camp et à mettre en place des procédures de désignation interne. Se reposer sur le sondage comme si cela suffisait, c’est non seulement révélateur mais peut-être aussi inquiétant, car nous sommes avant tout un thermomètre: nous mesurons l’opinion, mais nous n’avons pas vocation à définir qui doit être choisi.
C’est-à-dire que non seulement cela peut être vrai à gauche comme à droite, mais, partout, l’on ne parvient pas à s’entendre sur un moyen de désignation ou de départage, que ce soit une primaire ouverte ou fermée. On est contraint de s’en remettre à l’opinion publique, alors que ce n’est pas a priori le rôle des sondages de concevoir le casting de l’élection présidentielle.
Oui, même si cela n’est pas totalement nouveau, on voit, lors de chaque échéance, des tests de candidatures qui se multiplient et que les candidats observent, en en tenant compte. Toutefois, cette année, on capte une certaine fébrilité et une incertitude un peu plus marquée. Cette difficulté à se prononcer, on la retrouve aussi dans les enquêtes relatives aux primaires: en interrogeant les Français selon chaque famille politique, une majorité écrasante se montre favorable à l’idée d’organiser une primaire. Mais dès qu’on s’attache aux détails du mode de désignation et à l’organisation, les divisions ressurgissent.
Je souhaiterais revenir sur votre choix au sein d’Ipsos-BVA. À ce jour, vous semblez peut-être être le seul institut à ne pas publier d’enquête sur les intentions de vote pour le premier tour, et encore moins pour le second tour. Or, on voit émerger des sondages sur des éventuels second tours, qui restent très hypothétiques à un an du scrutin. Pourquoi adopter cette position ? Pourquoi ne pas se lancer dans des projections d’intentions de vote si tôt ?
C’est un choix délibéré et assumé de notre part, car nous considérons qu, un an ou plus avant l’échéance, les intentions de vote publiées ne reflètent plus vraiment la configuration finale: énormément d’événements peuvent se produire, et même si l’on peut effectuer des enquêtes sur des potentiels électoraux ou sur des préoccupations générales, les intentions de vote telles qu’on les mesure n’ont pas grande signification, puisqu’on évalue des scénarios qui ne correspondent pas nécessairement à la réalité. En particulier pour le second tour, on estime que c’est extrêmement prématuré, car ce dernier n’est déclenché qu’après le premier tour. Les dynamiques sont très fortes: ce que les gens disent aujourd’hui, de bonne foi, peut changer face à l’évolution du contexte. Par conséquent, on pense qu’il faut laisser la situation se clarifier progressivement et pouvoir ce type d’enquêtes lorsque l’on s’intéressera au premier tour; pour le second tour, ce sera plus tard.
Vous occupez une position assez isolée dans le monde des sondages et des instituts d’opinion à ce sujet.
Effectivement, nous sommes quelque peu seuls, car la demande ne manque pas de la part des politiciens, comme vous le mentionnez, ni des médias parfois. Nous estimons toutefois que ce choix est prématuré et nous l’assumons pleinement. Cela ne signifie pas que nous renonçons à mener d’autres types d’études utiles pour capter l’opinion générale.
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