La mise en place d’une primaire de la gauche, hors de LFI, envisagée pour octobre afin de trancher sur un candidat unique pour la présidentielle, n’a pas encore reçu d’approbation définitive. La raison de cette hésitation tient à l’existence d’un front anti-primaire, animé par plusieurs responsables socialistes.
Au Parti socialiste, l’ambiance est au « gros bazar », souffle une députée du groupe. Depuis quelques semaines, les frictions internes au sein des socialistes, autrefois surnommés le mouvement à la rose, montent d’un cran entre les partisans du premier secrétaire, Olivier Faure, et ceux qui s’opposent à sa ligne. Et si celui qui tient les rênes du parti devait, malgré tout, convoquer un congrès extraordinaire, à peine un an après la dernière élection interne qu’il avait remportée de justesse ? Au cœur de cette lutte plus que serrée, se profile la question de l’élection présidentielle de 2027: Faure veut, contre les souhaits de ses adversaires, entraîner le PS dans la primaire de la gauche annoncée en janvier.
Cette primaire a pour but de réunir les différents acteurs de la gauche, en dehors de La France insoumise, afin de désigner un candidat unique en vue du scrutin d’avril 2027. L’objectif affiché? Se qualifier pour le second tour et tenter d’empêcher une victoire du Rassemblement national. Plusiers candidats se sont déjà prononcés dans le cadre de ce processus: Clémentine Autain (L’Après, structure issue du ralliement d’anciens cadres de LFI), Marine Tondelier (Les Ecologistes), François Ruffin (Picardie Debout) et Lydie Massard (Union démocratique bretonne). En théorie, le vote est programmé pour le 11 octobre.
Un périmètre restreint sans plusieurs partis de gauche
D’ores et déjà, cette échéance est mise en doute. « Elle paraît compromise en termes d’opérationnalité, car cela nécessite beaucoup de temps, d’organisation et un financement conséquent », reconnaît un socialiste proche d’Olivier Faure, qui s’interroge aussi sur un élément susceptible de bouleverser le calendrier: « Marine Tondelier ne va-t-elle pas demander un report ? » La responsable des Ecologistes, enceinte et annoncant sa grossesse fin mars, doit accoucher en septembre, quelques semaines avant la primaire. Sans que l’idée de déplacer le scrutin ne soit encore formellement posée, la question demeure.
Plus largement, c’est l’ensemble du processus qui apparaît fragilisé par de multiples coups de frais. D’abord, Jean-Luc Mélenchon et les autres figures de LFI ont refusé dès le départ toute participation à une primaire, une constante du mouvement depuis sa naissance en 2016. Pour ne pas arranger les choses, le fossé entre les insoumis et leurs détracteurs de gauche s’est encore creusé durant la campagne municipale, marquée par des conflits internes.
De l’autre côté de la gauche, Raphaël Glucksmann a très vite écarté toute implication dans la primaire. « Je ne prendrai pas part à un mécanisme d’appareils qui produirait une synthèse molle, car cela ne fonctionnerait pas », expliquait le chef de file de Place publique au journal Le Monde en mai 2025. Fabien Roussel n’est pas encore officiellement candidat, mais le secrétaire national communiste avait aussi refusé l’idée d’une primaire lors d’un passage sur France Inter.
Au PS, la piste d’une « coalition » contre la primaire
Pourtant, c’est à l’intérieur du PS que la primaire est la plus disputée. Si François Hollande affirme à Marianne qu’il se « prépare » hors de tout mécanisme de primaire, tandis que Jérôme Guedj, député socialiste et candidat à la présidentielle, semble ouvrir un front uni pour isoler les socialistes du processus, une association de poids souhaite écarter le PS de ce chemin. « Notre ami Olivier Faure n’aura pas de majorité pour embarquer le PS dans cette affaire. La primaire n’est pas morte-née, mais elle a du plomb dans l’aile », lance un cadre influent du parti. Ce opposant redoute surtout l’ingérence des mélenchonistes dans la primaire: « Pourquoi Jean‑Luc Mélenchon ne profiterait-il pas d’un tel événement pour appeler à voter contre les ‘sociaux-traîtres’ ? »
Ce n’est pas le seul argument des plus virulents contre la primaire. « La primaire ne sélectionne pas forcément le meilleur candidat pour affronter une présidentielle », affirme un responsable socialiste, dénonçant « une primaire qui passe à côté des idées ». « Une primaire a du sens lorsque elle départage des candidats issus d’organisations politiques actives (…), qui mobilisent des millions d’électeurs pour le scrutin », poursuit un député socialiste. Or, les formations de gauche en France restent des structures modestes (…). On vend en France trente fois plus de cartes de pêche en eau douce que de cartes du PS.
Parmi les opposants à la primaire, c’est le président du groupe PS à l’Assemblée, Boris Vallaud, qui porte particulièrement la voix. « La primaire ne dit rien sur ce que nous sommes, ni sur notre stratégie électorale, ni sur le lien entre présidentielle et législatives », affirme-t-il à 42mag.fr.
« La primaire se présente comme un choix de rassemblement et de sélection, mais elle peut engendrer opposition et division. »
Boris Vallaud, président du groupe PS à l’Assembléeà 42mag.fr
Les socialistes opposés à la primaire tentent donc d’organiser une stratégie alternative pour empêcher une sélection via ce mode, et certaines personnalités de gauche, comme Raphaël Glucksmann et Yannick Jadot (Les Ecologistes), entrent dans le jeu sur ce terrain.
Leur idée: constituer une coalition nouvelle, ouverte à toutes les forces de gauche, à l’exception des mélenchonistes. « Elle sera lancée très prochainement avec un manifeste », assure un soutien de Boris Vallaud, qui a évoqué cette option fin mars dans Le Parisien. « Nous voulons trancher sur la ligne et sur le candidat du PS » et ce, « avant le mois de juin », affirme ce proche, promettant que « tous ceux qui auront œuvré au sein de cette coalition pourront désigner un candidat unique ».
Évidemment, les partisans de la primaire s’élèvent vigoureusement contre l’idée que le PS puisse désigner un candidat dans le cadre d’une telle configuration. « C’est complètement contraire à notre objectif d’avoir un candidat unique pour la gauche ! », proteste un élu socialiste. Sur le fond, l’initiative inquiète également: « Prenons-nous la mesure d’affronter la menace d’extrême droite et mener la campagne sur des thématiques qui mobilisent la gauche et les écologistes, ou bien cherchons-nous à grappiller l’électorat macroniste, ce qui altérerait la dimension sociale de notre projet ? » avertit Alexis Corbière, ancien député LFI, qui pointe les soutiens de Macron désormais présents autour de Raphaël Glucksmann.
« C’est bien que l’idée n’est pas morte »
Pour nourrir l’espoir, les partisans de la primaire s’appuient sur un argument d’autorité, qui sert aussi de levier de pression: l’adhésion du peuple de gauche au processus. Selon une étude réalisée par l’institut Ipsos BVA-Cesi École d’ingénieurs et publiée le 12 avril par Le Monde, le projet d’une primaire à gauche sans LFI est approuvé par 60% des sondés; ce chiffre grimpe à 86% parmi les sympathisants de gauche hors insoumis. « Avez-vous vu ce sondage ? C’est bien que l’idée n’est pas morte ! » affirme un proche d’Olivier Faure. La primaire n’efface pas les autres mécanismes de départage, mais elle doit rester une option ».
Afin de faire progresser cette option, les partisans d’une primaire unitaire prévoient d’organiser, le 5 mai à Paris, une réunion à laquelle participera le secrétaire général du PS. « L’idéal, ce serait que cet appel dépasse le cadre des partis et émane des citoyens afin de relancer [l’idée d’une primaire] et de faire pression sur les formations politiques« , lâche un responsable de gauche.
Reste désormais à savoir si cette réunion sera seulement une étape sans lendemain ou le déclencheur d’une dynamique durable. Douteuses, les personnes qui défendent la primaire critiquent les divisions internes du PS. « On est dans une situation délicate, j’ai peur que la primaire ne voie jamais le jour », soupire un candidat déclaré à cette compétition. « On a perdu près de huit mois de travail parce que le PS est enlisé dans ses querelles internes« , déplore Lucie Castets, ancienne candidate du Nouveau Front populaire à Matignon et initiatrice de cette primaire.
« Je suis désespérée de voir la gauche se déchirer ainsi. C’est scandaleusement irresponsable après dix ans de macronisme et à l’heure où l’extrême droite est aux portes du pouvoir. Quelle image en donne-t-on ? »
Lucie Castets, initiatrice de la primaireà 42mag.fr
« J’observe que l’unique voix claire est celle d’Olivier Faure, qui participe avec nous à des actions concrètes », accueille de son côté le député Alexis Corbière, membre de L’Après.
Une primaire sans le PS ?
Les Ecologistes, eux aussi, ne cachent pas leur colère face à ces socialistes qui s’opposent à la primaire. « À ce jour, aucune autre méthode ne se présente que la primaire, et l’attitude de certains socialistes égoïstes est funeste eu égard à leur histoire politique », s’emporte la députée Léa Balage El Mariky. « Pour l’instant, le comportement du PS ne bloque pas le processus, mais il donne l’impression d’une gauche qui se referme sur elle-même », critique Cyrielle Chatelain, présidente du groupe écologiste à l’Assemblée.
Et s’il n’y avait pas de primaire, qu’adviendrait-il ? « Si le processus venait à être interrompu, toutes les cartes seraient redistribuées. Il faudrait réfléchir au sein du parti », confie la députée de l’Isère. L’idée d’une candidature unique à gauche, en dehors de LFI, deviendrait alors très éloignée. « La seule raison pour laquelle les Ecologistes choisiront de soutenir une autre candidature [d’un autre parti] à la présidentielle serait que cette personne ait remporté la primaire, avait avancé Marine Tondelier, dans un manifeste dévoilé le 2 avril à Villepinte (Seine-Saint-Denis).
Mais si le PS ne participe pas, ce qui se passerait avec cette primaire ? Pas vraiment convaincant, selon le politologue Benjamin Morel. « Elle peut exister, mais au mieux cela donnerait lieu à une candidature sans les moyens suffisants et donc qui devrait se limiter au plafond de remboursement fixé à 800 000 euros », avance-t-il à 42mag.fr.
« La primaire peut permettre de forger un espace politique rassurant les banques et de mobiliser le soutien financier du PS. À défaut, cela s’effondrerait, comme ce fut le cas avec Taubira la dernière fois. »
Benjamin Morel, politologueà 42mag.fr
A un peu moins d’un an de la présidentielle, le temps presse à la gauche pour trouver une méthode de départage d’un candidat unique, alors que chacun avance ses pions. « Ce n’est pas simple », soupire un cadre socialiste proche de Boris Vallaud. Et d’ajouter, avec un brin de mélancolie polémiques: « Mais je préfère construire autre chose qui ait un avenir plutôt que d’avancer tête baissée dans le mur avec cette petite primaire. »







