Pendant de longues années, le Rassemblement national s’est surtout concentré sur l’élection présidentielle et les affaires liées à l’Élysée. Pour la première fois, il affiche des ambitions claires en matière municipale. À la tête du mouvement, Jordan Bardella affirme son intention de s’emparer d’un grand nombre de villes importantes, en citant Toulon, Nice et Marseille comme étapes prioritaires. Fort de plus de six cents candidatures retenues, le parti entend aussi étendre son implantation dans les communes plus petites et, pourquoi pas, gagner des zones rurales, comme Bazouges-Cré-sur-Loir, en Sarthe.
À Bazouges-Cré-sur-Loir (Sarthe), la population recensée s’élevait à 2 043 habitants lors du dernier comptage. Le nombre d’électeurs sur les listes approche les 1 700. Trois candidatures sont déposées pour les municipales des 15 et 22 mars: deux listes sans étiquette et une troisième porte clairement l’étiquette Rassemblement national. C’est une première sur cette commune. Cette candidature est accueillie avec un certain étonnement, même chez des votants du RN qui peinent à voir comment le parti peut s’imposer à l’échelon communal autour de ses axes de prédilection. « À Bazouges, on ne voit pas d’immigration, pas de barres de logements sociaux et pas d’usines d’envergure qui exigeraient de faire venir de la main-d’œuvre étrangère comme à Sablé-sur-Sarthe. C’est vraiment un endroit calme », déclare l’un des habitants. « C’est la meilleure commune du monde », ajoute un autre.
Bazouges-sur-le-Loir et Cré-sur-le-Loir, deux anciennes communes situées chacune d’un côté du Loir, ont fusionné il y a près d’une décennie. Les habitants, qui magnifient « la douceur angevine », ne comprennent pas vraiment pourquoi le Rassemblement national cherche à planter son drapeau. « S’il faut hisser le drapeau français, c’est là-haut qu’il faut le faire, pas dans les petites communes », estime un habitant. « On va faire quoi, à notre échelle ? Un maire représente ton village, un président gère la France ». Une autre personne précise que « le maire actuel a toujours effectué beaucoup de choses pour la commune et que les personnes qui figurent sur sa liste sont majoritairement bien connues des habitants ».

Nous allons reprendre nos voix
Un couple de retraités, qui a été approché pour figurer sur la liste du RN, témoigne des efforts fournis par le parti pour s’implanter localement : « Ils se sont présentés à chaque foyer, un par un. Ils ont bien tracé leur maillage, on le remarque ». Ces retraités ont décliné l’offre d’entrée, ce qui ne dit rien de leur vote prévu pour 2027. « Je voterai peut-être pour eux », conclut l’un d’eux.
En 2017, Bazouges-Cré-sur-Loir a donné sa voix à Emmanuel Macron, mais depuis les Européennes de 2019, le Rassemblement national s’est imposé en tête à chaque scrutin national. Aux dernières législatives, son candidat obtenait même deux points au-delà de la moyenne dans la circonscription. « Il existe de nombreux électeurs du RN à Bazouges-Cré-sur-Loir et jamais personne pour les représenter. Donc, c’est fait », affirme Jean-Charles Bouzanne, candidat RN à la mairie sur la liste du mouvement.
« Nous allons reconquérir nos voix »
Jean-Charles Bouzanne, candidat RN à Bazouges-Cré sur Loirà 42mag.fr
Le maire sortant et la liste adverse ne portent pas d’étiquette identifiée. « C’est de l’hypocrisie, voire de la lâcheté, ne pas assumer ses opinions », critique Jean-Charles Bouzanne. « Nous avons un maire de droite et une liste de gauche. Notre maire, qui est par ailleurs fort sympathique, est élu essentiellement avec les suffrages du RN depuis toujours. Donc, nous allons reconquérir nos voix ». Le candidat du RN espère aussi « attirer d’autres personnes afin d’apporter une nouvelle dynamique à notre ville et au mouvement national dans les prises des villes et des villages, pour faire progresser l’édifice. C’est une étape supplémentaire vers 2027. »
La candidature du RN choque et motive
La liste Agir ensemble, conduite par Marylène Souchard, est sans étiquette mais réunissant des « membres de sensibilités de gauche », comme Benoît Ciron, brocanteur à Bazouges, qui se décrit comme un « citoyen engagé ». « Voir une liste RN m’a vraiment surpris au premier abord, puis cela m’a motivé », raconte-t-il. « Nous avons encore plus envie de porter nos valeurs », poursuit Marylène Souchard. « Nous restons les pieds ancrés dans le territoire et au service de la population. Il n’y a pas de place pour la politique et pour le RN dans notre démarche ». Une opinion partagée par une habitante qui ajoute : « C’est bien qu’ils se présentent, il faut de la diversité. Certains les apprécient. Je n’adhère pas à leurs méthodes ni à leurs aprioris, mais je pense qu’ils pourront y arriver.”
Le maire depuis douze ans, Gwénaël de Sagazan, doute peu de pouvoir être réélu mais il se prépare au moins à voir des élus du Rassemblement national siégeant dans son prochain conseil municipal. « S’il faut travailler avec eux, nous nous adapterons. Nous avons une liste à gauche, voire très à gauche, avec des écologistes qui nous ont apporté beaucoup lors du mandat précédent. S’il existe des compétences, nous les accueillerons sans détour. Quant aux idées, elles nous importent peu; c’est un pari qu’ils se risquent à diffuser peu à peu dans l’ensemble et que la couleur politique devienne moins nette. Peut-être que je me trompe ». L’ancien banquier d’affaires propose de revenir dans un an pour tirer les enseignements de ces élections.







