Le collectif chargé d’examiner les politiques climatiques françaises a rendu jeudi son avis sur la Stratégie nationale bas-carbone récemment élaborée par le gouvernement.
Un « document stratégique majeur ». Le Haut Conseil pour le climat (HCC), chargé d’évaluer l’action publique climatique en France, a publié, jeudi 12 mars, un avis sur la troisième Stratégie nationale bas-carbone (SNBC 3) du gouvernement. Après des mois d’attente pour ce document, qui sert de feuille de route pour atteindre les objectifs climatiques, « nous saluons [sa] publication, qui a demandé beaucoup de concertations », a indiqué lors d’une conférence de presse Jean-François Soussana, président du HCC et directeur de recherche à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae). « La Stratégie nationale bas-carbone est essentielle pour la continuité de l’action climatique de la France, mais aussi pour sa souveraineté et sa sécurité face aux conflits liés aux énergies fossiles », a-t-il précisé.
L’instance indépendante commence par saluer une nouvelle stratégie française « ambitieuse », dont les objectifs de réduction des gaz à effet de serre, responsables du réchauffement climatique, sont globalement « compatibles » avec ceux fixés par l’Union européenne. « Pour la première fois, le projet intègre un objectif sur l’empreinte carbone », souligne également Jean-François Soussana.
Réduire l’empreinte du très gourmand secteur numérique
Au-delà des émissions dues à la production des biens et services sur le territoire, la SNBC 3 s’intéresse désormais aux émissions liées aux importations. Celles générées par la fabrication du téléphone ou de l’ordinateur sur lequel vous lisez cet article, par exemple. « En 2024, la moitié des émissions de l’empreinte carbone de la France proviennent de l’extérieur du territoire national et ne sont donc pas soumises aux politiques climatiques nationales », précise le HCC dans son avis. La réduction de l’empreinte carbone est essentielle pour limiter le réchauffement climatique. »
« En étant le premier État à se fixer un objectif sur l’empreinte, conformément à une recommandation antérieure du HCC, la France donne un signal fort. »
Avis du Haut Conseil pour le climat au sujet de la SNBC 3
Autre « avancée majeure », la troisième Stratégie nationale bas-carbone met en avant « l’importance de la transition juste » et l’évaluation « des impacts socio-économiques » [des politiques de transition] pour les ménages », a salué lors de la conférence de presse Valérie Masson-Delmotte, climatologue et membre du HCC. « Néanmoins, l’ensemble des mesures envisagées pour cibler les populations les plus vulnérables reste peu explicité dans le document », nuance l’avis. L’analyse salue aussi l’intégration d’un objectif de réduction de l’empreinte du numérique. « Cet ajout est bienvenu compte tenu de la hausse des émissions de ce secteur, en France et dans le monde. »
Des « incertitudes » sur les puits de carbone technologiques
Mais après les « bravos », viennent les « peut mieux faire ». Le Haut Conseil relève aussi de nombreux points d’attention et axes d’amélioration. « Maîtriser la hausse du trafic aérien« , « amplifier » les actions de sobriété, évoquer le « développement des aménagements cyclables »… Dans la nouvelle stratégie, « les puits de carbone technologiques, comme la capture et le stockage, sont davantage mobilisés » que dans la version précédente, remarque aussi Paul Leadley, membre du HCC et professeur à l’université Paris-Saclay. Alors que l’état des forêts françaises se dégrade et qu’elles absorbent de moins en moins de carbone de l’atmosphère, le gouvernement mise en partie sur ces solutions technologiques.
« La contribution des puits technologiques en 2050 passe d’environ 10 mégatonnes (Mt) de CO2 par an dans la SNBC 2, à 21 Mt de CO2 par an » dans la troisième version du texte. « Si on veut atteindre la neutralité carbone, on ne pourra pas s’en passer », reconnaît Jean-François Soussana. Mais leur potentiel reste « limité » et leur déploiement est entouré d’une grande part d’« incertitudes ». « Nous recommandons des études et un suivi sur leur coût, leur potentiel industriel et la maturité des technologies », demande le président du HCC. En parallèle d’un travail sur les puits naturels, notamment les sols et les forêts, « On est dans une situation, par rapport à la SNBC 2, où le puits de carbone naturel est moins performant, du fait de l’impact du changement climatique. Donc, dans cette SNBC 3, on est un peu obligé de mobiliser davantage les puits technologiques », justifie, en réaction, le ministère de la Transition écologique.
« La sortie des énergies fossiles doit être portée politiquement »
Si la SNBC conserve l’objectif de sortir des énergies fossiles (pétrole, gaz et charbon, dont la combustion constitue l’une des principales causes du réchauffement climatique), cela « nécessite un calendrier clair pour orienter les désinvestissements », préconise encore le HCC. « Et cette sortie des [énergies] fossiles doit être portée politiquement », affirme Jean-François Soussana. D’autant plus dans le contexte actuel. « On est en plein choc pétrolier, leur récurrence montre qu’il est urgent d’en sortir (…) et d’accélérer la transition », poursuit le président de l’instance, qui voit la SNBC comme un véritable « instrument de souveraineté » et « de sécurité face à la récurrence des conflits militaires et commerciaux liés aux énergies fossiles ». Le ministère acquiesce, y voyant aussi un moyen de « nous protéger de ces crises à répétition ».
« On rentre dans une crise énergétique dont on ne connaît pas le point de sortie. Ça nous rappelle l’enjeu d’électrifier, de décarboner et, au fond, de viser nos objectifs climatiques, c’est-à-dire réduire notre dépendance aux énergies fossiles. »
ministère de la Transition écologiqueà 42mag.fr
Au-delà des énergies fossiles, le HCC réclame une feuille de route générale, étape par étape, secteur par secteur. « Les trajectoires de la SNBC sont ambitieuses, mais on s’interroge sur leur mise en œuvre effective », conclut Jean-François Soussana. Car la baisse des émissions doit atteindre 4,5 % par an de 2025 à 2028. Or « après deux années de baisse très limitée, au rythme de -1,8 % en 2024 et 2025″, souligne Valérie Masson-Delmotte, il faut désormais tout mettre en œuvre « pour garantir la crédibilité » de la Stratégie nationale bas-carbone. « On essayera de prendre en compte une partie des recommandations que formule le HCC dans la finalisation de la SNBC » d’ici au printemps, répond le ministère. « Il faut concrétiser la mise en œuvre, on en est clairement conscient. »







