À partir de mardi, le Sénat entamera l’examen d’un texte porté par le président des Républicains, qui propose de renforcer les capacités de l’État afin de contrer ce qu’il désigne comme l’islamisme politique. De son côté, le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, envisage de présenter son propre projet de loi, qu’il décrit comme « plus abouti » et « plus rigoureux » sur le plan juridique.
Le titulaire de l’Intérieur et celui qui lui a succédé se disputent désormais sur le terrain parlementaire la question de l’entrisme. Un projet de loi porté par Laurent Nuñez, actuellement en examen par le Conseil d’État, devrait être présenté dans les prochaines semaines. Bruno Retailleau prend une longueur d’avance : le sénateur de Vendée est attendu au palais du Luxembourg, mardi 5 mai à partir de 16 heures, pour défendre un texte intitulé « Lutter contre l’entrisme islamiste en France ».
Le leader des Républicains, candidat à l’élection présidentielle de 2027 et prédécesseur de Laurent Nuñez à l’Intérieur, dessine peu à peu les grandes lignes de son programme en vue de la prochaine échéance électorale. Il souhaite décliner une nouvelle orientation de sa feuille de route au Sénat, où il détient une majorité solide grâce à une alliance entre la droite et le centre.
« Ce n’est pas un caprice », affirme Bruno Retailleau
Son texte pointe ce qu’il qualifie de « phénomène d’entrisme », présenté comme une « manifestation particulière du séparatisme et (…) historiquement associée à la mouvance des Frères musulmans ». En se fondant sur un rapport publié en mai 2025, dont Bruno Retailleau avait été le ministre, il propose un ensemble de mesures destinées à faciliter la dissolution d’associations, à durcir les sanctions en cas d’atteinte aux « principes de la République », à encadrer plus strictement l’édification de lieux de culte et à geler les ressources des groupes séparatistes.
Son intention serait de « réarmer l’État » contre « l’islamisme politique », « une mouvance qui se propage discrètement » et qui, selon lui, « menace les institutions et la cohésion nationale ». L’ancien ministre présente ce travail comme un marqueur de son engagement politique et il précise qu’il n’agit pas dans l’optique de la présidentielle. « Ce n’est pas un caprice. J’ai observé six mois de silence sur le sujet pour voir si le gouvernement agissait. Je n’ai rien vu venir. Je ne veux pas que ce rapport sur le ‘frérisme’ reste lettre morte », insiste-t-il.
Cependant, il semble improbable que ce texte puisse franchir une large étape au Parlement, faute de majorité à l’Assemblée nationale et aussi en raison d’un agenda déjà chargé. Dans une interview publiée dimanche par Le Monde, Laurent Nuñez affirme que l’initiative de Bruno Retailleau est « une œuvre inachevée ». À l’inverse, il vante les mérites du projet gouvernemental, « plus complet » et « rigoureux » sur le plan juridique.
« L’autre différence importante réside dans le fait que notre texte ne cible pas seulement l’entrisme islamiste : il vise toutes les formes de séparatisme et d’entrisme », affirme Laurent Nuñez. Le projet de loi ambitionne « toutes les structures ou individus séparatistes ou ultraviolents, comme les groupes d’ultradroite », ceux « qui provoquent la discrimination, la haine, la violence » ou « ont pour vocation d’attenter à la République ».
« Moi, je n’ai pas de problème avec un islam en France. Pour moi, c’est une religion qui a toute sa place dans notre République. »
Laurent Nuñez, ministre de l’Intérieurdans une interview au « Monde »
Le ministre précise le sens du terme « entrisme » en le décrivant comme des « comportements extrêmement diffus », sans « rupture affichée », « une stratégie de noyautage visant, à terme, à imposer la loi religieuse par des manœuvres trompeuses, des pressions, des menaces ». Parmi les mesures évoquées dans son texte figure « un huitième motif de dissolution de structure associative, pour entrisme ». « Sont concernées les structures qui s’affranchissent des règles communes » afin de « faire prévaloir des principes, religieux ou autres, incompatibles » avec les valeurs républicaines. Laurent Nuñez souhaite également « interdire d’activité » en France des organisations basées à l’étranger, notamment celles dissoutes ici et reconstituées ailleurs, comme le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF).
La gauche dénonce un texte volontairement mal écrit
Par ailleurs, l’annonce du gouvernement suscite des réserves parmi les sénateurs. Certains estiment qu’elle marque une tentative de reprendre la main sur une thématique que les Républicains et l’extrême droite ont déjà fortement investie. « On peut (…) espérer que certaines mesures de Bruno Retailleau éclairent et inspirent le ministre de l’Intérieur pour que son texte aille plus loin », déclare à Le Figaro Mathieu Darnaud, président du groupe LR au Sénat. Le chef de la droite, de son côté, affirme ne nourrir aucune susceptibilité et que « s’il existe une autre initiative, tant mieux, l’objectif est que le texte soit le plus puissant possible », explique-t-il.
L’opposition entre les deux hommes se fera d’autant plus sentir mardi lorsque le ministre viendra au Sénat défendre la position du gouvernement. La gauche s’oppose catégoriquement au texte porté par Bruno Retailleau. Les groupes communiste, écologiste et socialiste ont déposé une motion de rejet préalable, dénonçant un « tract politique » et jugeant de nombreux dispositifs inconstitutionnels.
« C’est un texte volontairement mal écrit afin que Bruno Retailleau puisse démontrer que la Constitution ne permet pas de répondre à ses obsessions sur les immigrés et les musulmans », fulmine la socialiste Corinne Narassiguin. Son groupe avait saisi le président du Sénat, Gérard Larcher, pour inviter le Conseil d’État à se pencher sur la proposition. La demande a été rejetée, faute d’accord de l’auteur, qui affirme « assumer » ses propositions. D’autres pointes de résistance se font aussi sentir au sein des partenaires de la droite au Sénat. « Ce n’est pas une initiative innocente », reconnaît Hervé Marseille, président du groupe Union centriste. Toutefois, il juge le texte « votable », arguant qu’il a été « corrigé » en commission des lois ces derniers jours pour en garantir la sécurité juridique.







