Selon nos chiffres, au moins 98 députés se retrouvent en tête des listes pour les élections municipales prévues les 15 et 22 mars. Ce chiffre est nettement supérieur à ce qui avait été enregistré lors des municipales de 2020.
« Franchement, je comprends leur point de vue. » Dans le bureau qui jouxte l’hémicycle de l’Assemblée, un élu puissant du groupe du centre esquisse un sourire avant d’expliquer sa vision. « Être parlementaire aujourd’hui peut donner l’impression que ce métier manque d’intérêt ou d’ardeur ». Le sujet qui l’occupe: le grand nombre de députés qui ont décidé de briguer les municipales des 15 et 22 mars. Selon le décompte de 42mag.fr, au moins 98 parlementaires du Palais-Bourbon se présentent à ce scrutin, notamment au sein du Rassemblement national et de La France insoumise. En clair, plus d’une personne sur six parmi les députés (17 %) est en campagne pour cette élection très suivie par les Français. En 2020, ce ratio était de 10,9 %, d’après les chiffres établis alors par le HuffPost.
« Cela traduit une certaine lassitude ressentie par quelques députés vis-à-vis de l’Assemblée nationale », analyse Bruno Cautrès, chercheur au CNRS et professeur à Sciences Po. Depuis 2024, l’hémicycle est organisé en trois blocs, rendant difficile l’adoption de grandes réformes et alimentant une ambiance souvent électrique. « Et puis, bon nombre d’élus disent que le mandat qui les attire le plus, c’est celui de maire », poursuit ce spécialiste.
Depuis la loi de 2014 qui a mis fin au cumul des mandats, les députés qui choisissent d’exercer à titre de maire doivent abandonner leur siège à l’Assemblée en cas de victoire municipale. Ils disposent alors d’un délai de trente jours pour démissionner et sont remplacés automatiquement par leur suppléant. Si ce dernier refuse d’occuper le siège à l’Assemblée, une élection législative partielle est organisée. Mais pourquoi ces élus préfèrent-ils l’écharpe de maire à celle de député ?
« Des habitants m’ont demandé d’y aller »
Pour expliquer leur démarche, les députés concernés évoquent spontanément les besoins locaux de leur commune et les sollicitations des habitants. « Châteaudun est une ville qui a accumulé les dettes et qui semble dangereusement dévoyer sa trajectoire, tout en perdant des habitants. Les habitants m’ont clairement dit : “Vous ne pouvez pas nous abandonner” » raconte le député MoDem Philippe Vigier. Candidat dans la ville-centre du département d’Eure-et-Loir, celui qui a aussi occupé le poste de ministre des Outre-mer dans le gouvernement d’Elisabeth Borne affrontera notamment le maire sans étiquette Fabien Verdier.
« Les gens m’ont demandé d’y aller », affirme également le député écologiste Steevy Gustave, qui repartira à Brétigny-sur-Orge (Essonne) face au maire sortant Nicolas Méary (Horizons).
« Je suis un combattant. J’aurais pu rester tranquillement sur mon siège à l’Assemblée – même si c’est moins confortable qu’au Sénat –, mais j’ai été sollicité. Il faut qu’il y ait un changement à Brétigny ! »
Steevy Gustave, député écologiste de l’Essonne et candidat à Brétigny-sur-Orgeà 42mag.fr
« C’est un merveilleux mandat d’être député, mais j’ai toujours eu pour objectif d’être maire », poursuit Steevy Gustave. Dans l’opposition municipale depuis 2014, il avait été élu en 2022 à l’Assemblée.
Véronique Louwagie (LR) pourrait récupérer le fauteuil de maire de L’Aigle, petite commune de 7 000 habitants dans l’Orne, où elle avait déjà exercé cette fonction de 2014 à 2017. Après l’annonce du maire sortant de ne pas se représenter, l’ancienne ministre déléguée au Commerce sous François Bayrou a choisi de reprendre le combat. « Mon nom revenait dans les conversations », justifie-t-elle. Alexandra Masson, députée RN, tente, elle, l’expérience des municipales pour la première fois à Menton (Alpes-Maritimes), où elle sera confrontée notamment à Louis Sarkozy, l’un des fils de l’ancien président. « Les électeurs m’ont sollicitée, en me disant : “Nous avons besoin de quelqu’un de pragmatique pour redresser les choses” », soutient-elle.
« Apporter des réponses concrètes »
Cette avocate de métier, élue en 2022 à l’Assemblée nationale dans le camp de Marine Le Pen, parle aussi d’un désir d’ouvrir un nouveau chapitre dans sa carrière politique. « J’ai fait pas mal de choses à l’Assemblée, notamment à la tête du groupe d’amitié France-Italie, mais j’avais envie de passer à autre chose », raconte-t-elle. Elle aurait souhaité « conserver les deux » casquettes, mais la loi l’oblige à renoncer, et elle prévoit de former un véritable « binôme » avec son suppléant à l’Assemblée en cas de victoire.
La loi sur le non-cumul alimente encore les réactions médiatiques de certains élus, qui lui reprochent de couper les responsables politiques nationaux des problématiques et de la gestion locale. « Les députés sont déconnectés ! Avec le non-cumul, ils ne connaissent pas la vie des gens, c’est une tragédie ! », s’emporte Vigier, qui demeure très critique sur ce texte. En parallèle de ses sollicitations, ce cadre du MoDem a tranché entre les deux mandats. « Cela fait dix-neuf ans que je suis député… Je pense être bien plus efficace pour redresser Châteaudun en mobilisant mon réseau », affirme-t-il avec assurance.
Pour Véronique Louwagie, l’élection de mars pourrait clôturer une période de 14 ans passée au Parlement. « Se lancer à L’Aigle est une décision mûrement réfléchie et porte un message fort », précise-t-elle.
« Aujourd’hui, mon expérience pourrait être utile à L’Aigle. En tant qu’élu local, vous pouvez donner des réponses concrètes et évaluer le bilan de vos actions. »
Véronique Louwagie, députée LR de l’Orne et candidate à L’Aigleà 42mag.fr
Comme d’autres, elle « s’est épanouie » au Palais-Bourbon, tout en reconnaissant les défis imposés par l’instabilité actuelle. « L’absence de majorité complique le travail et l’organisation, ce qui peut pousser certains à rentrer chez eux, mais pour ma part, je suis contente de retourner dans ma ville et de laisser ma place à mon suppléant si je suis élue ».
« Des interactions d’une élection à une autre »
Même s’il éprouve une véritable fierté d’être député, Steevy Gustave admet que le mandat actuel met les élus dans une situation délicate au sein du Palais-Bourbon. « On dépend d’un groupe sans disposer de la majorité… Obtenir des victoires devient alors extrêmement complexe ».
« Certaines propositions que l’on porte ne vont pas jusqu’au bout, et cela peut être frustrant », reconnaît Ludovic Mendes, élu apparenté Renaissance. Originaire de Moselle, il se lance à Metz, ville de 122 000 habitants dirigée par le maire sortant, François Grosdidier (ex-DVD). « Il ne s’agit pas d’abandonner le Palais-Bourbon, mais de porter autre chose, de travailler différemment et de rassembler des acteurs en marge du milieu politique. Il existe un espace entre la gauche et le maire », détaille-t-il.
Dans les rangs des blocs qui présentent le plus grand nombre de candidats, on retrouve LFI et RN. Le groupe de Mathilde Panot aligne 19 deputies sur 71, tandis que celui de Marine Le Pen en recense 33 sur 122. « Cela montre peu à peu, grâce à leurs progrès notables de 2022, que ces deux formations s’ancrent dans le système politique, et que le succès des municipales peut agir comme un tremplin pour la présidentielle », commente Bruno Cautrès. « Cela illustre aussi les résonances et les échanges entre une élection et l’autre, et l’intérêt croissant d’obtenir des députés pour crédibiliser une candidature locale ».
Selon un cadre du RN, ce flux élevé de députés en lice pour les listes locales répond surtout à un « choix personnel » des concernés. Il assure toutefois que cela crée « un cercle vertueux » pour d’ancrer davantage le parti. « Plus nous aurons de villes, plus nous serons en mesure de mener une bonne campagne pour la présidentielle », estime Alexandra Masson. La perspective de l’échéance de 2027 est déjà présente dans toutes les conversations.







