Au lieu du plafonnement des marges des stations-service esquissé par l’exécutif, Michel-Édouard Leclerc propose de mettre en suspens une contribution versée par les distributeurs, afin de « baisser d’environ 15 centimes du litre » le prix des carburants et de soutenir ainsi « les consommateurs dans leur pouvoir d’achat ».
À l’aube d’un possible manque de kérosène et alors que les tensions au Moyen-Orient se prolongeaient, Michel-Édouard Leclerc, président du comité stratégique des centres Leclerc, a pris la parole lors du journal de 20 heures sur France 2, mardi 14 avril, pour évoquer les fluctuations des tarifs à la pompe. « J’ai près de quarante-cinq ans d’expérience dans les carburants et je n’ai jamais observé une telle volatilité des prix », confie-t-il, ajoutant qu’il propose une solution différente de celle du gouvernement pour alléger le budget des ménages sans fragiliser les finances publiques.
Ce passage est extrait d’une partie de la retranscription de l’entretien ci-dessus. Pour en lire l’intégralité, cliquez sur la vidéo.
Léa Salamé : Vous aviez annoncé il y a trois semaines une baisse des prix des carburants de 30 centimes. Cela n’a pas abouti. Vous disiez vendredi dernier que les prix allaient bientôt baisser. Si cela n’a pas fonctionné, est-ce que cela va vraiment se produire ou non ? On voit bien que vous n’êtes pas doté d’une boule de cristal.
Michel-Édouard Leclerc : Non, et c’est inédit pour moi. Les baisses surgissaient en quelques heures, mais elles s’effondraient aussitôt dès qu’une tension apparaissait. Quand j’évoquais une réduction, on vendait peut-être des millions de litres, puis tout s’écroulait dans le détroit d’Ormuz. Après qu’une tribune de Trump a pris le relais, la dynamique repartait. Avec mes 45 années dans ce secteur, je n’ai jamais vu une telle oscillation, ni une telle volatilité des prix des carburants. Je comprends donc le scepticisme des Français et j’adopterai une prudence accrue à l’avenir.
Alors, vous ne dites pas clairement si les prix vont baisser ou non. Théoriquement, tout peut encore se coincer et cela risquerait même de remonter, non ?
À mes yeux, tout cela est très anxiogène et tout semble orchestré pour alimenter une spéculation à la hausse. Il est même surprenant d’entendre le président de Total annoncer une pénurie possible, alors que le groupe avait pourtant connu une opération audacieuse en acquérant des bateaux, en dehors des intérêts des Américains, des Chinois et des Indiens. Il évoque donc des pénuries de carburant ou de kérosène d’ici trois semaines si le trafic maritime ne redémarre pas. Vous y croyez ?
Je n’ai pas d’élément objectif pour affirmer cela, mais je len saisis : l’anxiété que partagent les consommateurs explique pourquoi les mesures actuelles les laissent sans voix.
En ce qui concerne les mesures gouvernementales, d’après nos informations, une remise en question est enclenchée. Au départ, il n’y avait pas d’aide globale, mais il se murmure qu’un décret pourrait viser à plafonner les marges des stations-service. Est-ce une bonne idée, ou est-ce que ce serait les consommateurs qui en paieraient les frais ? Cela suffirait-il à faire baisser les prix à la pompe ? Exprimez-vous librement sur votre avis.
D’abord, compte tenu de la hausse des marges au niveau du raffinage, que les financiers du secteur réclament par ailleurs, il ne serait pas très juste de bloquer les marges des pompes sans toucher à celles des raffineurs. Je suis sceptique quant à ce type d’arrêté. J’ai vu un texte qui circule ce matin et qui circule auprès des distributeurs, mais il me semble inapplicable.
Pourquoi dites-vous cela ? Cela vous coûterait-il de l’argent ?
Parce qu’on nous demande de lisser les hausses et les baisses, ce qui, à un moment donné, peut nous conduire à vendre à perte. Juridiquement, le décret paraît donc inopérant. Au-delà, il faudrait que le ministre du Commerce fasse comprendre à son collègue de l’Industrie que bloquer les prix – même si cela n’abaissera pas le coût du pétrole au Moyen-Orient – ne peut pas non plus se faire sans viser les marges des industriels et des raffineurs, qui alimentent aujourd’hui les profits.
Les marges des raffineurs—voulez-vous qu’ils s’en prennent à Total ou à d’autres opérateurs ?
Il y a deux volets. D’abord, je ne suis pas un justicier en cape noire. Nombre de personnes s’enrichissent sur le dos des consommateurs aujourd’hui. Il y a encore peu, on jurait que tout passait par le détroit d’Ormuz, puis on nous affirme que c’est bien là que tout s’explique. Ensuite, oui, il existe des profiteurs de guerre : des courtiers et des traders qui spéculent sur le marché de Londres pour le gasoil. Sur ce marché, seuls environ 5 % des échanges impliquent une livraison réelle; ce ne sont même pas des acheteurs finaux, mais des financiers. Cette financiarisation des marchés de matières premières pénalise les utilisateurs réels. Même Leclerc, qui est le deuxième acheteur de carburant en France après Système U, reste insignifiant face à l’échelle du marché mondial. Aujourd’hui, il faut penser aux consommateurs. Car, comme l’a souligné Lecornu, l’État n’a pas forcément les moyens d’ouvrir toutes les vannes. Or une baisse de consommation se traduirait par une diminution des recettes de TVA et cela ne s’annonçait pas favorable dès le début du mois d’avril. La consommation est en recul, les ménages redoutent; des secteurs comme le textile, l’habillement et les arts de la table en ressentent les effets. C’est pourquoi j’avance une mesure.
Et qu’est-ce que vous proposeriez en remplacement de Sébastien Lecornu ?
On pourrait, de manière ponctuelle et en réévaluant mensuellement, réduire d’environ 15 centimes le prix du litre, si l’on décidait de suspendre la composante énergies fossiles qui finance la transition énergétique. On appelle cela les certificats d’économies d’énergie (CEE). Le public l’ignore souvent, mais cela fonctionne comme une taxe. Aujourd’hui, près de 55 % du prix est constitué de taxes; il existe aussi une contribution perçue par les distributeurs et les producteurs utilisant des énergies fossiles pour financer MaPrimeRénov’. En suspendant temporairement ce dispositif, l’État n’aurait pas à dépenser d’argent.
Est-ce que vous dites qu’il faut réellement viser la seule mesure écolo ce qui finance le plan d’électrification et le leasing social des voitures électriques ?
Cela n’aurait pas d’impact à long terme, car tout ce que vous décrivez se financerait sur le long terme, sans alimenter un “cagnotte” fondée sur les seules lignes électriques.
Mais si l’on suspendait ce paiement pour six mois…
Cela ne signifierait pas que cela n’aurait pas lieu un jour. En suspendant, on pourrait faire baisser le prix d’environ 12 à 17 centimes du litre immédiatement, sans freiner la consommation, et l’État récupérerait une partie de la TVA. Pour les distributeurs, la somme finirait par devoir être retrouvée plus tard, mais au moins les consommateurs bénéficieraient d’un soulagement immédiat et le prix pourrait retomber sous les deux euros.
L’avez-vous soumis à Sébastien Lecornu ?
Oui, c’est en discussion. Tous les distributeurs — Carrefour, Intermarché, Système U, Casino, Auchan — soutiennent cette approche et moi, je l’appuie, car elle aiderait les ménages dès aujourd’hui à retrouver un peu de pouvoir d’achat.
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